Les crottes magiques de Chaiyaphum

Auteur : Jean Loeuff

Les coprolithes de vertébrés sont des fossiles assez peu étudiés, bien qu’identifiés par William Buckland dès 1829 dans un célèbre article. On a aussi oublié depuis longtemps qu’ils furent très recherchés pour leur teneur en phosphate et utilisés pendant des décennies comme fertilisants agricoles, mais ces considérations nous éloignent de notre billet du jour, consacré à un usage radicalement différent de ces paléocrottes. Les coprolithes sont en effet des excréments fossilisés, ou parfois le contenu fossilisé de l’intestin d’un animal (on parle alors de cololithe, la nuance étant que l’objet n’a pas dans ce cas été excrété du vivant de l’animal). En fonction de leur morphologie, on peut parfois rapporter ces fossiles à un groupe d’animaux ; c’est ainsi que les coprolithes spiralés sont produits par les heureux possesseurs d’une valvule spirale dans l’intestin qui moule si joliment leurs fèces, c’est-à-dire les requins et certains autres poissons.

Quelques coprolithes de Chaiyaphum (dessin de Thanit Matkhammee)

Après cette courte présentation de notre sujet d’étude, cap sur le nord-est de la Thaïlande et la belle province de Chaiyaphum. Le Wat Tum Wiman Nakin est un petit temple de campagne, niché au pied d’une colline calcaire. Comme beaucoup de temples bouddhistes, le Wat Tum Wiman Nakin abrite quelques vitrines remplies de curiosités d’histoire naturelle ou d’artefacts archéologiques rapportés par les fidèles. Ici la spécialité ce sont les coprolithes, avec plusieurs vitrines remplies de ces curieux objets. Les environs contiennent quelques affleurements intéressants de la Formation Huai Hin Lat, une unité géologique qui date de la fin du Trias. L’on y a notamment découvert des restes de poissons et de phytosaures, et les coprolithes sont particulièrement abondants dans ces dépôts.

Wat Tum Wiman Nakin

Une vitrine du temple

En 2011 Chalida Laojumpon et Thanit Mathkammee, deux étudiants de Varavudh Suteethorn à l’Université de Maha Sarakham, ont entrepris l’étude de ces objets avec l’aide de l’auteur de ces lignes. Ils ont décrit plusieurs types de coprolithes, et notamment des coprolithes spiralés des ichnogenres Liassocopros et Saurocopros, caractéristiques de la fin du Trias et du début du Jurassique.

Varavudh Suteethorn examine des coprolithes ; le chat examine Varavudh (photo S. Suteethorn)

Ces coprolithes ont probablement été produits par des requins du groupe des hybodontes. En nous rendant sur place en 2011, nous avons pu découvrir de nouveaux restes de poissons à la grande joie de notre DinOblogueur Lionel Cavin et de nombreux coprolithes. Nous avons aussi mieux compris, avec l’aide de Chalida, un autre usage tout à fait inattendu de ces fossiles. Chalida, pour nous remettre de nos aventures dans la jungle environnante, nous a présenté Oncle Nares, un solide villageois bardé d’amulettes.

Avant de partir sur le terrain, il n’est pas interdit d’étudier la carte

Un des gisements de coprolithes

Grâce à Nares, nous savons appris que les coprolithes sont appelés « Duk Dae Hin », c’est-à-dire « pupes en pierre », et que les coprolithes spiralés connaissent un destin surprenant : les spécimens les mieux conservés sont en effet montés en amulettes, pour une utilisation à la fois thérapeutique et magique. Porter ce type d’amulette éloigne en effet les balles aussi bien que les fantômes, et elles sont donc très recherchées par les catégories de la population susceptible d’être menacées par ces entités, comme les policiers, les militaires ou… les acteurs ! Elles sont aussi supposées avoir des propriétés médicales : un peu de poudre de coprolithe mélangée à du jus de citron, en application sur une morsure de serpent ou d’insecte, permettrait une rapide guérison ! La région étant infestée de cobras royaux, ce dont Lionel Cavin peut attester puisqu’un de ces animaux lui échappa de justesse à quelques encablures du temple, on espère pour nos amis de Chaiyaphum qu’il y a d’autres pharmacopées disponibles…

Oncle Nares et ses amulettes

Chalida et Nares : on peut aussi porter des coprolites en boucles d’oreilles, mais c’est un peu lourd.

Ces propriétés antipoison des coprolithes ne peuvent qu’évoquer les fameux bézoards de nos aïeux, ces concrétions formées dans l’estomac de certaines chèvres sauvages qui étaient jadis vendues à prix d’or aux puissants de ce monde pour se protéger des empoisonnements (la posologie était semblable à celle en usage à Chaiyaphum). Hélas les premières expériences scientifiques d’Ambroise Paré sur leur réelle efficacité tournèrent au désastre (le condamné à mort auquel Ambroise avait administré successivement un poison mortel et de la poudre de bézoard mourut dans d’atroces souffrances), et les bézoards furent peu à peu relégués aux oubliettes de la pharmacie. Jusqu’au XVIIIe siècle encore, les officines européennes vendaient toutes sortes d’objets appelés bézoards, dont la nature exacte est méconnue (il semble que de nombreux objets recevaient cette dénomination, dont toutes sortes de concrétions d’origine animale mais aussi des objets minéraux). Et pour en revenir à l’article de Buckland évoqué au début de ce billet, il est troublant que le nom vernaculaire donné par les habitants du Dorset à ce que Buckland allait nommer « coprolithe » fût, justement, « Bezoar stone » ! Ces objets étaient-ils réellement utilisés comme des « bézoards du pauvre » dans l’Angleterre du début du XIXe siècle ? Avons-nous découvert à Chaiyaphum une survivance orientale de l’ancien bézoard ?

Il y a aussi de vrais cobras près de Wat Tum Wiman Nakin mais la photo de Lionel était floue, alors…

Voici deux amusantes questions pour l’instant sans réponse, aux confins de la paléontologie et plus précisément  d’un champ peu défriché, celui de l’ethnopaléontologie pour franciser le néologisme du chercheur catalan Heracli Astudillo-Pombo. Si les lecteurs du DinOblog ont quelques lumières à m’apporter sur ces graves questions, qu’ils n’hésitent pas !

Une partie de l’équipe

Références :

William Buckland. 1829. On the Discovery of Coprolites, or Fossil Faeces, in the Lias at Lyme Regis, and in other Formations: Journal of the Geological Society, London, v. 3, p. 223–236.

Chalida Laojumpon, Thanit Matkhammee, Athiwat Wathanapitaksakul, Varavudh Suteethorn, Komsorn Lauprasert, Paladej Srisuk & J. Le Loeuff. (sous presse). Preliminary report of coprolites from the Late Triassic of Thailand. In HUNT, A.P. et al. (eds) Vertebrate coprolites. New Mexico Museum of Natural History and Science Bulletin.

Jean Le Loeuff, Chalida Laojumpon, Suravech Suteethorn& Varavudh Suteethorn. 2012. Magic fossils – on the use of Triassic coprolites as talismans and medicine in South East Asia. Fundamental, 20, 123-125.

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