Jurassic Park 20 ans après
Auteur : Jean Loeuff
Le film Jurassic Park ressort dans les salles en 3D : flash-back sur l’une des dinomanias du siècle dernier, quand les dinosaures de Steven Spielberg déferlèrent sur le monde. Mais on a oublié qu’il y en eut d’autres (des dinomanias, entends-je), par exemple lorsque Le Monde Perdu de Conan Doyle fut adapté au cinéma muet en 1925. Heureusement le Dinoblog est là pour nous le rappeler, avec au programme aujourd’hui quelques « bonnes pages » de Tyrannosaurus et les Mondes perdus.
1993 fut l’année des dinosaures en France, de nombreux journaux leur ayant consacré des dossiers ou des numéros spéciaux au moment de la sortie du film, le 20 octobre. C’est enfin le succès en France pour Tyrannosaurus : numéro spécial de Libé, couvertures du Fig Mag, de Paris-Match ou de Globe (avec, hélas, des tyrannosaures salement datés style Zdenek Burian) et de nombreux articles dans toute la presse. Le grand débat de l’époque concernait l’exception culturelle française, ou comment maintenir une production musicale et cinématographique nationale dans un monde globalisé. Dans ce contexte Jurassic Park et son tyrannosaure deviennent aussi un symbole du monstre hollywoodien dévorant les films gaulois.
Les livres de Michael Crichton (1942-2008) dont sont issus les films de Spielberg sont parus en 1990 (Jurassic Park ; 1992 pour la traduction française) et 1995 (The Lost World ; 1997 pour la traduction française, Le Monde Perdu), et Crichton a définitivement pris le virage bakkerien (néologisme évoquant la « révolution » conceptuelle due au paléontologue Robert Bakker). Cette fois Tyrannosaurus a une colonne vertébrale horizontale et galope aussi vite qu’une jeep. Quant à l’histoire de Jurassic Park, elle est assez simple. Les signes annonciateurs de la tempête à venir occupent les premiers chapitres : la mort mystérieuse d’un ouvrier dans une clinique du Costa Rica, victime d’étranges morsures, les attaques d’enfants par de mystérieux petits lézards sur les côtes costariciennes. Après la présentation des principaux personnages l’on comprend qu’un milliardaire (John Hammond, patron de la société de biotechnologies InGen) a recréé génétiquement, en récupérant l’ADN d’insectes piqueurs de dinosaures piégés dans des gouttes d’ambre, une grande variété de dinosaures sur une petite île au large du Costa-Rica, pour y installer un parc d’attraction. Pour faire valider son projet, il y conduit deux paléontologues (Alan Grant et Ellie Sattler), un mathématicien (Ian Malcolm), un avocat (Donald Gennaro) ; les petits-enfants de Hammond, Tim et Alexis, rejoignent cette fine équipe pour un premier safari. Grant est un mélange de Bob Bakker et de Jack Horner, un autre paléontologue américain qui fut aussi le conseiller scientifique de Spielberg, et Crichton s’amuse à retracer à travers son personnage les luttes épiques qui ont accompagné la « renaissance » des dinosaures. Comme théorisé par Malcolm, un enchaînement de circonstances défavorables (la coupure du système de sécurité en pleine tempête par un informaticien, soudoyé par la compagnie concurrente Biosyn, qui vole des embryons) transforme le séjour en cauchemar et les visiteurs en gibier traqué par les dinosaures carnivores de l’île : des Dilophosaurus qui tuent le cupide informaticien, des Velociraptors d’une intelligence redoutable qui déciment le staff d’Hammond, enfin Tyrannosaurus himself qui commence par boulotter un responsable du parc avant de se lancer à la poursuite d’Alan et des enfants. Hammond et Malcolm ne survivent pas à leurs blessures dans le livre et les rares survivants (les deux enfants, les paléontologues, le chasseur et l’avocat) regagnent leurs foyers alors que l’armée costaricienne s’emploie à éradiquer les dinosaures (bizarre, ladite armée a pourtant été dissoute en 1949, un geste hélas peu suivi…). Le livre se veut aussi une réflexion sur les dangers des biotechnologies, et plus généralement sur la marchandisation de la science, avec une opposition entre les bons savants désintéressés, généreux, altruistes (tels Ellie et Alan) et les mauvais savants cupides, malhonnêtes et prêts à tout (Dodgson, le généticien de Biosyn Corporation, en étant l’archétype).
Les films sont des adaptations plus ou moins fidèles des romans de Crichton ; Tyrannosaurus est le vrai héros des deux premiers opus : dans Jurassic Park il sauve une situation bien mal engagée en exterminant les méchants « raptors » qui s’apprêtaient à régler leur compte à nos héros. En quittant l’île, Hammond (qui survit, contrairement à ce qui ce passe dans le livre) promet de renoncer à son funeste projet, et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Le tyrannosaure de Spielberg, c’est celui de Robert Bakker : colonne vertébrale horizontale, et une vitesse phénoménale puisqu’il manque d’un rien de rattraper une jeep lancée à pleine vitesse ! Il semble aussi avoir quelques problèmes de vue.
Si Jurassic Park n’a pas été le plus grand succès du box-office en France (avec tout de même près de six millions de spectateurs, il est largement devancé par le délicat film de Jean-Marie Poiré Les Visiteurs au hit-parade de 1993), son accueil critique fut nuancé. Dans Le Canard Enchaîné du 20 octobre 1993, J.P. Grousset résumait assez bien l’avis général : « Plus c’est gros, plus ça prend, a dû se dire Spielberg… On aurait voulu frémir. Mais passé le bref moment de curiosité que procurent les effets spéciaux, le suspense apparaît aussi artificiel que les animaux synthétiques. Et c’est surtout le simplisme du spectacle qui fait peur… Spielberg et son équipe se sont, paraît-il, divertis à élaborer ce mélange d’aventure factice et de pseudo-zoologie. Un saurien les amuse. » Le tout accompagné d’un dessin de Wozniak montrant un tyrannosaure « kangourou » contant fleurette à un sauropode : « T’as d’beaux œufs, tu sais ? »…
Les dinosaures du Canard Enchaîné : 1. Wozniak
Emoustillés, les autres dessinateurs du Canard s’y mettent : Kerleroux propose ainsi un tyrannosaure à tête de Michel Rocard informant : « les éléphants (du parti socialiste) c’est plus du tout à la mode ! ». Comme Wozniak, Kerleroux dessine un dinosaure à la Charles Knight alors qu’en couverture Cardon prend le bon wagon avec un tyrannosaure spielbergien à la queue horizontale, lequel vient de déposer une crotte sur laquelle trône un coq gaulois, le tout servant de parabole du GATT (accords sur les tarifs douaniers et le commerce)…
Les dinosaures du Canard Enchaîné : 2. Kerleroux
Les dinosaures du Canard Enchaîné : 3. Cardon
Jurassic Park marque le triomphe total des idées de Robert Bakker sur les dinosaures. Il est donc assez savoureux de constater que la plupart des illustrations de l’époque montrent des tyrannosaures-kangourous ! Les vieilles images ont décidément la vie dure. Pourtant le symbole, l’original, l’étalon du tyrannosaure-kangourou n’existe plus : le squelette de l’American Museum a été démonté puis remonté en 1992 dans la nouvelle pose orthodoxe, la queue bien au-dessus du sol. Ces dernières années la nouvelle doxa s’impose peu à peu mais les anciens modèles de Burian et Knight continuent d’être copiés dans quantité de livres par des illustrateurs un peu largués.
Plus énervé, le critique de Mad Movies rappelle que les spectateurs de Jurassic Park « se foutent royalement » de l’histoire, des personnages, etc. « Ils viennent voir les dinosaures et en comparaison de Jurassic Park, Terminator 2 et Batman apparaissent comme des monuments de complexité scénaristique, dramaturgique et émotionnelle, comme des projets à hauts risques, incroyablement audacieux. »
Presque vingt ans après, le film se revoit tout de même avec plaisir et n’est pas dépourvu d’une petite touche d’humour (hélas disparue dans les deux autres opus). Et puis une devinette pour terminer : qui a écrit « Et c’est ainsi que les Dinosaures sont exactement tels que la science affirme qu’ils existaient, il y a des millions d’années. Les paléontologistes qui ont pu voir ce film étaient émerveillés à la vue de ces gigantesques monstres préhistoriques rappelés à l’existence, se mouvant, se livrant bataille sur l’écran… Les dinosaures, brontosaures et Triceratops que nous avons vu vivre, lutter et mourir sont exactement ce que furent les monstres de la préhistoire : les assertions des plus hautes personnalités des académies en témoignent » ? Un journaliste de la revue Les Spectacles en décembre 1925 à propos du film Le Monde Perdu…
J. Le Loeuff, 2012, Tyrannosaurus et les mondes perdus, Editions du Sauropode, 220 p. (ici)