Les dinosaures n’existent pas !

Auteur : Lionel Cavin

Un créationniste se serait-il infiltré dans le DinOblog pour y diffuser ses contre-vérités ? Non, n’ayez crainte, il s’agit juste d’un paléontologue – même pas un spécialiste de dinosaures – qui souhaite pousser un (petit) coup de gueule à propos d’une expression que l’on rencontre de plus en plus souvent dans la presse scientifique, qu’elle soit académique ou de vulgarisation : les « dinosaures non-aviens ». Cette expression est certes justifiée car les oiseaux, formant l’une des branches du groupe des dinosaures théropodes, appartiennent de facto aux dinosaures. L’ancêtre commun de tous les dinosaures est donc également l’ancêtre de tous les oiseaux. Là-dessus rien à dire sauf que « dinosaures non-aviens », ben c’est pas joli !

Soyons plus précis : depuis peu, lorsque l’on veut causer des « vrais » dinosaures, ceux qu’on voit dans les livres pour enfants ou dans Jurassic Park, ceux qui ont plutôt une peau écailleuse (éventuellement avec un peu de duvet), qui sont terrestres et qui ont parfois un look bizarre avec des cornes ou un long cou, on utilise un subterfuge linguistique (et taxonomique) qui consiste à retirer du groupe monophylétique une partie de son contenu. Les dinosaures de mon enfance, les vrais, deviennent des « dinosaures non-aviens ». Malin, n’est-ce pas ? Mais il y a un hic : ce groupe ne correspond pas à un groupe naturel car il est défini de manière négative (tous les membres d’un groupe auquel on retire une partie). On se retrouve dans la même situation qu’avec les « invertébrés » par exemple, un groupe qui correspond à peu près à l’ensemble des animaux auxquels on a retiré les vertébrés. Il y a pourtant une solution plus maligne (et plus juste) que celle d’inventer le terme « dinosaures non-aviens ». Et c’est un paléoichtyologue qui a suggéré cette solution, il y a plus de 20 ans déjà. Colin Patterson, spécialiste des poissons fossiles au Natural History Museum de Londres, devait se soucier des dinosaures à peu près autant que de sa première paire de chaussettes. Mais il était un cladiste de la première heure. En réponse à une réponse à un commentaire publié dans Nature en 1993(b), Colin Patterson proposa simplement de considérer les dinosaures comme des « oiseaux souches » (une traduction approximative de « stem birds » en anglais). Diplodocus, Stegosaurus et autre Tyrannosaurus deviennent donc des oiseaux car ils sont situés dans la lignée de ceux-ci. Des oiseaux-souches, certes, mais des oiseaux quand-même. Eventuellement propose-t-il, on peut les qualifier d’« oiseaux dinosauriens » (« dinosaur-like birds », Patterson, 1993a) car selon lui, le terme Aves (oiseaux) doit l’emporter sur le terme Dinosauria parce qu’il est plus ancien et correspond à un groupe encore vivant. Adieu donc les « dinosaures non-aviens » et bonjour les « oiseaux-souches ».

Le problème avec cette histoire est que l’expression « oiseaux-souches » n’est pas beaucoup plus jolie que « dinosaures non-aviens » et elle est bien moins sexy (exit le mot magique « dinosaures ». Mais surtout, le problème est que si l’on adopte complètement ce principe, il faut alors considérer tous les groupes éteints situés entre le premier oiseau et ses plus proches cousins vivants, les crocodiles, comme des « oiseaux souches ». Et entre les oiseaux et la lignée des crocodiles il y a plusieurs groupes de vertébrés dont… les ptérosaures. Alors que tout paléontologue confronté à des activités de vulgarisation scientifique s’échine à expliquer que les ptérosaures ne sont ni des oiseaux ni des chauves-souris, voilà qu’il faudrait maintenant nuancer le propos en disant quelque chose comme  « les ptérosaures ne sont pas des oiseaux, mais il faut les appeler oiseaux car ils sont plus proches des oiseaux qu’ils ne le sont des crocodiles… ». Bref, le meilleure moyen pour décrédibiliser votre scientifique-vulgarisateur à tout jamais !

Je n’ai pas de conclusion sur le choix cornélien qui nous est fait entre « dinosaures non-aviens » et « oiseaux-souches » (bien que le second terme soit plus justifié du point de vue méthodologique). Pour ma part, lorsque je fais de la vulgarisation, je continue de parler de « dinosaures » pour Ampelosaurus, Tarascosaurus, Triceratops ou Rhabdodon (enfin, vous voyez bien lesquels), d’ « oiseaux » pour les oiseaux et de « ptérosaures » pour les ptérosaures. Ça ne m’empêche pas pour autant d’introduire des notions de phylogénie, tels que « groupes monophylétiques » ou « non-monophylétiques » (comme le sont les dinosaures) et d’expliquer que les oiseaux descendent directement de certains dinosaures et, mais oui, qu’ils appartiennent à cette même lignée.

Références :

Patterson, C. 1993a. Bird or dinosaur? Nature 365: 21.

Patterson, C. 1993b. Replies to ‘Naming names’, by Norell, M., Clark, J. & Chiappe, L. Nature 366: 518.

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