Bien que rampant, le Spinosaurus nouveau porte haut sa crête!
Auteur : Lionel Cavin
Dans la course à « j’en-ai-une-plus-grande-que-toi » (une plus grande taille corporelle, s’entend), on a vu dans la catégorie des dinosaures carnivores le T. rex se faire battre par le redoutable Spinosaurus : 13 mètres pour le premier contre 17 mètres pour second selon une estimation de 2005 basée sur un fragment de crâne en provenance du Maroc. L’histoire de Spinosaurus est bien plus ancienne puisque le genre a été décrit en 1912 par le paléontologue allemand Ernst Stromer sur du matériel en provenance du Crétacé d’Egypte. La vie de cet homme est une aventure romanesque pleine de drames et de passion, mais laissons ceci de côté pour nous intéresser à son dinosaure. Et l’histoire de ce dernier commence mal car le spécimen type (le spécimen étalon d’une espèce) de Spinosaurus aegyptiacus fut détruit en 1944 lors du bombardement du Musée d’histoire naturelle de Munich où il était conservé. Lorsqu’un holotype est perdu on peut définir un néotype, et c’est ce que vient de faire une équipe internationale dans un article publié dans Science Express.
Le spécimen de Spinosaurus aegyptiacus décrit par Stromer, exposé au musée paléontologique de Munich et détruit en 1944 lors du bombardement du musée
Les fossiles en question ne proviennent pas d’Egypte, mais du Maroc où de très nombreux restes isolés de cette espèce ont été signalés depuis longtemps (voir par exemple le post du dinoblog ici). Dans le cas présent, il s’agirait d’un spécimen assez complet correspondant à un seul individu. Mais, comme me l’a fait remarquer un dinoblogueur plus à même que moi de parler de dinosaures, l’origine des différents morceaux du squelette est plutôt compliquée à retracer… Une partie des ossements a été achetée à des collecteurs locaux, une autre partie retrouvée dans les collections du musée d’histoire naturelle de Milan et d’autres encore ont été découverts in-situ par certains des auteurs de l’article. Loin de moi vouloir donner des cours de morale sur la manière dont ces fossiles ont été recueillis (je connais assez la situation dans cette région) et il est bien possible que l’ensemble de ces fossiles provient d’un même site. Ce qui est moins évident, c’est l’appartenance de l’ensemble des ossements à un même individu. L’article ne fournit aucune information sur une éventuelle articulation des différentes pièces du squelette et c’est fort gênant sachant que dans ces niveaux, les fossiles sont généralement éparpillés et non connectés. Là où le bât blesse, surtout, c’est que l’animal reconstitué à partir de cette collection d’ossements présente une silhouette plutôt étrange, celle d’un teckel affublé d’une tête et d’une queue de crocodile et le dos surmonté d’une voile échancrée. Les pattes arrière sont vraiment petites, proportionnellement au corps, et on se demande vraiment si elles appartiennent au même individu. Mais, somme toute, elles s’accordent bien aux autres caractères liés au mode de vie semi-aquatique de l’animal et qui sont décrits dans le papier (foramens sensoriels sur le bout du museau, os dense, présence possible de palmures). Faut-il voir dans le Spinosaurus nouveau une sorte d’otarie dinosaurienne ? Attendons la confirmation lorsqu’on aura de véritables squelettes articulés.
Reconstitution du squelette du Spinosaurus nouveau (© University of Chicago Fossil Lab)
Alors, Ni-zarbi, ni Paul-émique ce papier ? En fait, l’article doit surtout sa diffusion mondiale aux riches personnalités de ses deux premiers auteurs, respectivement Nizar Ibrahim et Paul Sereno, personnalités aussi colorées et éclatantes que devait être la voile du Spinosaurus. Car ils portent haut la science paléontologique ces hommes-là ! Et les portraits qu’ils font eux-mêmes de leur découverte nous rappellent que la révolution copernicienne fut finalement bien peu de chose dans l’histoire des sciences. Mais bon, c’est l’occasion de parler de paléontologie, alors c’est bien…
Crête du Spinosaurus (© Davide Bonadonna / National Geographic magazine) et du coq, caroncule du dindon et chapeau de l’aventurier. Ces appendices participent à la thermorégulation et renforcent la communication avec les congénères.
Les caractères et comportements un brin extravagants, tant du dinosaure que de ses découvreurs, s’observent dans plusieurs films visibles sur You tube. Il en est un qui a retenu toute l’attention de ma collègue Emilie Läng : on y voit notre Spinosaurus se balader à quatre pattes. Mais ses mains semblent tellement encombrantes qu’il les recourbe vers l’intérieur et repose le poids de son corps sur ses phalanges.
Reconstitution du Spinosaurus nouveau s’appuyant sur les phalanges de ses mains (https://www.youtube.com/watch?v=WoeA6xaVdZo)
Ce mode de locomotion n’est pas unique dans le monde animal car on le retrouve chez divers mammifères, tels les gorilles, les chimpanzés, les fourmiliers, l’ornithorynque, les paresseux et Gilbert, mon collègue de gymnase sur un trottoir lors d’une soirée arrosée. On nomme ce type de déplacement la marche sur les phalanges ou knuckle-walking.
La locomotion sur les phalanges, ou knuckle-walking, chez divers mammifères actuels et éteints.
Mais une telle démarche chez les dinosaures, ce n’était pas vraiment imaginable ! Et pourtant si, ça été imaginé par mon prédécesseur au muséum de Genève, Gérard de Beaumont, qui a émis en 1980 cette idée avec prudence et avec son collègue paléoichnologue Georges Demathieu. Le concept reposait sur l’interprétation de traces fossilisées de sauropodes qui présentaient, selon eux, des traces des doigts dirigés vers l’arrière. Cette interprétation originale a d’ailleurs valu à l’exposition de paléontologie du Muséum de Genève l’unique modèle d’un apatosaure knuckle-walker (reconstitution qui n’est plus visible actuellement car l’exposition est en cours de refonte complète).
Reconstitution d’un apatosaure knuckle-walker dans l’ancienne exposition de la galerie de paléontologie du Muséum d’histoire naturelle de la Ville de Genève.
Peut-être que dans quelques temps, un Spinosaurus knuckle-walker viendra le remplacer dans notre expo. Mais aura-t-il les minuscules pattes arrière que nos collègues veulent lui affubler ou retrouvera-t-il les longues pattes sveltes et élancées qu’on connaît chez tous les autres théropodes ? La question est ouverte.
Signalons enfin que l’article de Science omet de citer un certain nombre d’articles, ou les traite de manière désinvolte. Ainsi, la très jolie démonstration du mode de vie semi-aquatique des Spinosaurus sur la base de la géochimie par Romain Amiot et ses co-auteurs en 2010 est à peine citée – pour être partiellement mise en doute – dans les données supplémentaires accompagnant le papier.
Références :
Amiot R., Buffetaut E., Lecuyer C., Wang X., Boudad L., Ding Z., Fourel F., Hutt S., Martineau F., Medeiros M.A., Mo J., Simon L., Suteethorn V., Sweetman S., Tong H., Zhang F., Zhou Z. 2010. Oxygen isotope evidence for semi-aquatic habits among spinosaurid theropods. Geology 38, 139–142 (2010). doi:10.1130/G30402.1
Beaumont de. G. & Demathieu G. 1980. Remarques sur les extrémités antérieures des sauropodes (reptiles, saurischiens). Compte rendu des séances de la Société de physique et d’histoire naturelle de Genève, vol. 15 (1980), fasc. 2, p. 191-198.
Dal Sasso C., Maganuco S., Buffetaut E. & Mendez M.A. 2005. New information on the skull of the enigmatic theropod Spinosaurus, with remarks on its sizes and affinities. J. Vert. Paleont. 25, 888–896 (2005). doi:10.1671/0272-4634(2005)025[0888:NIOTSO]2.0.CO;2
Ibrahim N., Sereno P., Dal Sasso C., Maganuco M., Martill D., Zouhri S., Myhrvold N. & Iurino D. 2014. Semiaquatic adaptations in a giant predatory dinosaur. Sciencexpress. doi: 10.1126/science.1258750