L'extinction des dinosaures |
G. Conclusion
Un entretien accordé à La Lettre de Dinosauria par le paléontologue Eric Buffetaut, qui fut de 1998 à 2002 le représentant de la communauté scientifique française au comité de pilotage du programme européen sur les impacts météoritiques et leur influence sur le système terrestre (European Science Foundation) nous permettra de conclure.
La Lettre de Dinosauria : Vous arrive-t-il encore d’entendre ou de lire des propos qui nient l’hypothèse de la météorite pour expliquer la crise biologique de la fin du Mésozoïque ?
Eric Buffetaut : Aujourd’hui on rencontre de moins en moins de gens foncièrement opposés à l’hypothèse de la météorite. Il faut distinguer deux choses : d’une part l’impact météoritique de la fin du Crétacé qui n’est plus une hypothèse mais un fait géologique avéré et d’autre part l’idée selon laquelle cet impact a provoqué l’extinction à la limite K/T. Aujourd’hui plus personne ne peut honnêtement nier l’existence de l’impact.
LdD : Quels sont les sujets qui continuent à alimenter le débat ?
E.B. : Si l’existence de l’impact n’est plus une hypothèse, son rôle dans l’extinction reste, lui, une hypothèse. On ne peut pas véritablement prouver que la chute de cette météorite est la cause de la disparition des trois quarts du monde vivant, même si on dispose d’une quantité énorme d’arguments qui vont dans ce sens.
Même dans le cas du dodo, par exemple, on sait bien que c’est à cause de l’arrivée de l’homme à l’île Maurice que ce volatile a disparu. Mais quelle est la cause exacte ? Prédation par l’homme, prédation par les animaux apportés par l’homme, prédation sur les adultes ou destruction des œufs ? Peut-être tout à la fois. Dans le cas de la limite K/T, ce qui est difficile c’est de reconstituer dans le détail la succession d’événements qui lie le phénomène physique de l’impact au phénomène biologique des extinctions.
LdD : Quels sont les arguments utilisés pour nier l’implication directe de la chute de la météorite dans la disparition des espèces ?
E.B. : Pour ce qui est de la limite K/T, la position de retrait adoptée par ceux qui avaient difficilement admis la théorie de la météorite, mais ne peuvent nier l’impact, consiste à dire que l’impact n’est que le coup de grâce porté à un monde vivant déjà bien malade à cause des grandes éruptions volcaniques, de la régression marine…
LdD : Que répondre alors à ces irréductibles, ces maniaques du volcanisme comme vous définissez certains d’entre eux ?
E.B. : Un peu d’histoire. Depuis Guillaume d’Ockham, au Moyen-Age, il existe un principe scientifique (le « rasoir d’Ockham ») suivant lequel pour faire de la bonne science, il ne faut pas multiplier les hypothèses. Dans le cas de la limite K/T, la logique veut que l’on propose une hypothèse unique (par exemple l’impact) pour expliquer les extinctions, et que c’est seulement si cette hypothèse se révèle insuffisante qu’il faut faire appel à des hypothèses supplémentaires (par exemple le volcanisme). Or l’hypothèse de l’impact suffit à expliquer les extinctions (puisqu’elle explique les faits). Donc il est inutile d’aller chercher autre chose. Ceux qui vont chercher a priori une conjonction de 36 facteurs pour expliquer les extinctions commettent une erreur de raisonnement, et en fait s’interdisent de progresser vers une solution, parce qu’ils embrouillent tout dès le départ.
LdD : Qu’en est-il du débat autour d’une disparition brutale ou progressive des espèces à la fin du Mésozoïque ?
E.B. : En effet, les arguments contre l’impact font appel en général à un supposé déclin des groupes qui disparaissent avant la limite K/T, ce qui obligerait à aller chercher un autre facteur (volcans, régression, etc.). Or toutes les études sérieuses à ce sujet montrent l’absence de baisse de diversité significative. Un certain Jean Le Loeuff a écrit des choses assez définitives sur le prétendu déclin du nombre des taxons de dinosaures à la fin du Crétacé ! Donc en réalité les fossiles ne révèlent pas cet effet supposé du volcanisme, du climat ou d’une régression marine avant la limite K/T. En revanche, la coïncidence entre les extinctions de plantes et de plancton et les retombées de l’impact est plus que frappante. Ce n’est pas une preuve au sens exact du terme, mais c’est un sacré indice…
LdD : Cela ne semble pas suffisant pour convaincre les derniers irréductibles ?
E.B. : Au départ il y a eu un rejet du catastrophisme qui allait à l’encontre de tout ce que les paléontologues avaient appris durant leurs études, et certains se sont embourbés là-dedans. Il y a eu aussi la vieille paranoïa des paléontologues vis à vis des sciences plus « dures » (géochimie, géophysique) qui soutenaient plutôt l’idée de l’impact. Il y a eu aussi beaucoup d’ignorance de la part de certains paléontologues (français notamment) qui n’ont pas voulu se donner le mal de regarder en détails les arguments.
LdD: Certains arguments dépasseraient donc le cadre strictement scientifique ?
E.B. : Il y a même des raisons politiques. Par exemple, avec Vincent Courtillot (conseiller de Claude Allègre lorsque celui-ci était ministre de l’éducation) ayant fait du volcanisme son cheval de bataille, lorsqu’il était « aux affaires », comme on dit dans les ministères, les recherches sur les impacts n’ont pas été vraiment encouragées, surtout lorsqu’il s’agissait de la limite K/T ; cela n’allait pas dans le sens des instances de la recherche à cette époque. C’est ainsi que Robert Rocchia et Eric Robin, qui ont fait au CEA des découvertes remarquables sur l’impact de la limite K/T, n’ont pas reçu tout le soutien qu’ils méritaient. Résultat la France est à la traîne de pas mal de pays européens en ce domaine…
LdD : Que pensez vous des querelles suscitées par les travaux de Gerta Keller et son équipe ?
E.B. : Ces querelles portent sur des interprétations divergentes de séquences de sédimentologie autour du Golfe du Mexique. J’ai l’impression que le débat est retombé depuis parce que chacun campe sur ces positions mais j’ai le sentiment que Gerta Keller est isolée quand elle prétend que le cratère de Chicxulub n’est pas celui qui a provoqué l’extinction de la limite K/T. La preuve du contraire a été apportée il y a déjà 10 ans, lorsqu’on a retrouvé dans la couche de la limite K/T au Canada des Zircons dont on a pu montrer géochimiquement qu’ils proviennent du cratère de Chicxulub. Après cela, je crois qu’il est inutile de discuter davantage : c’est bien l’impact de Chicxulub qui est la source de toutes ces retombées qu’on trouve partout dans le monde et qui sont associées aux extinctions. Cela m’étonne qu’on ne rappelle pas plus souvent cette découverte.
Ce dossier est extrait d’articles parus dans La Lettre de Dinosauria. Christel Souillat
|

Gerta Keller |

Jan Smit |

Eric Buffetaut avec une de ses nombreuses découvertes (ici un humérus d’Isanosaurus) |
|
|