L'extinction des dinosaures |
C. Mais où est donc tombée la météorite ?
C.1. En Alabama, au Texas, en Haïti ?
Dans les années 80, le nombre de structures d’impacts de météorites connues était supérieur à 100 sur Terre et de l’ordre de quelques milliers sur la Lune. Les géologues spécialistes du système planétaire avaient déjà une connaissance approfondie de leur mode de formation et de leurs caractéristiques. Rares sont les spécialistes qui n’ont pas compris et admis très tôt à quel point l’univers peut être d’une extrême violence. Ils savaient que le choc d’une météorite de très grande taille entraîne la création de laves d’impact ou impactites qui « se distinguent par une chimie originale reflétant celle de la croûte superficielle fondue par déflagration et souvent contaminée par les métaux rares du bolide (nickel, platine, iridium…) ». Si le choc a eu lieu en bordure d’océan, dans une zone aux eaux profondes, il crée inévitablement d’importants raz de marées ou tsunamis et de nombreux tremblements de terre pouvant se déclencher à plusieurs centaines de kilomètres du point d’impact. Jan Smit, géologue néerlandais, s’est très tôt intéressé à toutes ces conséquences liées aux impacts météoritiques dont il savait bien qu’elles restaient gravées dans les archives de la Terre. En étudiant des niveaux de la limite K/T au Texas il découvre, en 1985, une couche de grès située juste sous le niveau argileux identifié partout ailleurs dans le monde, comme à Gubbio en Italie. La morphologie de ces sables grossiers indique la rapidité et la violence de leur dépôt, dépôt défini sous le terme de tsunamites. Une fois le tsunami passé, le calme est revenu et le sable grossier fut recouvert d’un lit d’argile peu épais et fortement enrichi en iridium. Ces tsunamites sont les témoins irréfutables d’un « paléoraz de marée » survenu après la chute d’une météorite. On retrouve ces dépôts de l’Alabama au Texas, en passant par l’île d’Haïti où Alan Hildebrand, alors étudiant aux Etats-Unis, découvre une épaisse couche d’éjectas d’impacts. Cette couche contient une grande quantité de quartz choqués et de tectites (« globules de roche terrestre fondue par la chaleur de l’impact » datant de 65 millions d’années environ. |
C.2. Dans le Yucatan, au Mexique ?
De l’île d’Haïti au point d’impact de la météorite il ne reste plus que 1000 km à parcourir pour découvrir le cratère. 1000 km c’est en effet la distance indispensable au point d’impact pour qu’une telle épaisseur d’impacts météoritiques se dépose sur l’île. Alan Hildebrand entreprend alors de parcourir ce cercle de 1000 km de diamètre à partir d’Haïti. Et c’est après avoir abandonné la piste colombienne qu’il se retrouve au pays des Mayas sur la péninsule du Yucatan au sud-est du Mexique, une région qui à la fin du Mésozoïque était totalement immergée. Dès les années 1950, le Yucatan était bien connu des géologues qui avaient repéré, à partir de profils sismiques, une structure annulaire centrée sur la ville de Merida (nord-ouest du Yucatan). Mais seul le pétrole les intéressait et non un probable témoin de la disparition des dinosaures. La Pemex, société pétrolière mexicaine, effectue les premiers forages au cœur de cette cuvette. Les résultats sont peu encourageants. Les forages n’ont pas livré la moindre trace de pétrole : l’étrange structure annulaire du Yucatan est abandonnée et considérée comme une ancienne caldeira volcanique ! A la fin des années 1970, de nouveaux forages amènent le géologue américain Glen Penfield et le géologue mexicain Antonio Camargo à des conclusions beaucoup plus prometteuses : cette structure annulaire avec une forte anomalie magnétique centrale correspondrait, à un cratère d’impact enfoui sous quelque centaines de mètres de sédiments datant du Cénozoïque. Les deux géologues n’ont pas tardé à établir une relation entre ce cratère et la théorie de l’impact du Crétacé-Tertiaire ; une découverte qui n’a malheureusement reçu à cette époque aucune écoute. Sauf celle un journaliste ! Présent lors d’un congrès organisé par la recherche pétrolière, ce journaliste prend connaissance de la découverte du cratère du Yucatan. Mais son article dans un journal quotidien du Texas n’aura pas suscité la moindre réaction du côté des chercheurs. Paru la veille d’un 1er janvier, ils avaient sans doute d’autres préoccupations !
C.3. Sur la commune de Chicxulub…
Dix ans ont passé sans que personne ne s’intéresse à cette partir du monde ; dix ans pour que le journaliste américain rencontre enfin Alan Hildebrand (l’homme de la découverte d’Haïti). Après avoir pris connaissance des travaux et de la découverte de Penfield et Camargo, Alan Hildebrand cherche à étudier les forages de la Pemex. Il y découvre des brèches d’impacts renfermant des quartz choqués. Il ne lui restait qu’à connaître l’âge de ces brèches pour avoir l’ultime certitude qu’il s’agissait bien du cratère météoritique qu’il recherchait depuis des années. Plusieurs datations sont effectuées par une équipe de Berkeley selon la méthode de la radiochronologie et des isotopes de l’argon. Les résultats annoncent un âge moyen de 64,98 millions d’années et la datation des sphérules, selon la même méthode, vient confirmer ces résultats. La structure annulaire au nord-ouest du Yucatan devient alors le cratère d’impact de Chicxulub, du nom du petit port de pêche, Puerto Chicxulub, situé sur le probable point d’impact (point zéro) et région d’où est natif le géologue et découvreur du cratère, Antonio Camargo. L’existence de ce cratère fut véritablement reconnue en 1993. Un an plus tard, lors d’un congrès international, Walter Alvarez fait remarquer que pas une seule voix ne s’est élevée, durant les trois jours de débats, pour mettre en doute l’origine extraterrestre de la crise Crétacé-Tertiaire.
C.4. Le cratère est enfin découvert
Après cette importante découverte, les missions scientifiques internationales s’enchaînent dans le nord-ouest du Yucatan. Elles vont permettre la découverte en surface d’indices topographiques, témoins supplémentaires de l’impact. Il s’agit de dépressions situées en bordure du cratère, résultat de l’effondrement et de la fracturation sur sa bordure lors du choc. Des produits d’impacts tels que des verres multicolores provenant de la fusion des sédiments de la plate forme du Yucatan ont été retrouvés au niveau de la limite K/T tout autour du Mexique. Et si en Italie la limite K/T (la couche d’argile) ne mesure que quelques centimètres, elle atteint 4 mètres au Mexique, une différence qui s’explique par l’accumulation de sédiments remaniés par le gigantesque tsunami provoqué par l’impact et qui balaya le Golfe du Mexique quelques heures après le choc. Avec un diamètre supérieur à 200 km, le cratère de Chicxulub est un des plus vastes cratères connus sur Terre actuellement. |
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Image gravimétrique du cratère de Chicxulub, Mexique
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| Pour être responsable d’une structure aussi gigantesque, la météorite mesurait environ 10 km de diamètre et pesait près de mille milliards de tonnes. Sa vitesse de collision estimée entre 15 km/s (dans le cas d’un astéroïde) et 70 km/s (dans le cas d’une comète) a provoqué un choc qui émit une énergie correspondant à 10 000 fois celle émise par la déflagration de toutes les bombes nucléaires de l’humanité. Les géophysiciens ont également retrouvé sur le fond du cratère des roches formées d‘un amalgame chaotique de blocs de très petites tailles. Ce sont des carbonates et de l’anhydrite mêlés à des fragments de roche du socle qui contiennent, entre autres, des grains de quartz choqués. Sous ces niveaux se trouvent des roches dont la plupart des minéraux ont totalement fondu, ce sont les suévites. Cette succession de brèches d’impact et de roches fondues est typique du remplissage des cratères d’impact. |
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Carotte extraite du sondage de Chicxlubub :
les premiers niveaux sédimentaires du Tertiaire (en haut à droite) surmontent la roche brisée par l’impact de la météorite (photo Philippe Claeys)
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