Poisson à la carte pour Spinosaurus

Auteur : Lionel Cavin

Quel amateur de paléontologie ne sait pas que le dinosaure théropode Spinosaurus mangeait du poisson ? Tout chez lui traduit son goût de la gent aquatique : son museau et ses dents de crocodile, ses griffes d’harponneur et même le signal géochimique de ses os. A ces particularités s’ajoutent une exubérante crête dorsale et des pattes postérieures malingres, autant d’atouts qui placent Spinosaurus à la limite du ridicule, malgré les 17 mètres qui séparaient parfois le bout de son museau du bout de sa queue. Spinosaurus et les autres spinosauridés mangeaient donc du poisson (plus quelques autres animaux terrestres et volants comme l’attestent des restes de dinosaures et de ptérosaures ayant subi leurs foudres) et généralement, on se contente de cette affirmation. Et bien nous, non ! On a voulu aller plus loin en cherchant à mieux connaître les pauvres victimes de Spinosaurus (en fait, dans cette étude, les poissons nous intéressent pour eux-mêmes et peu importe que les spinosaures les mangeassent ou les négligeassent, mais c’est toujours mieux de parler d’un dinosaure en introduction d’un billet. Que cela reste entre nous ;-)

Donc, au fil des missions conduites dans les ruines d’un ancien paradis de spinosaures vieux d’une centaine de millions d’années, les niveaux crétacés des Kem Kem du sud-est marocain, et par le réexamen de spécimens conservés dans diverses collections, nous avons reconstitué le menu de Spinosaurus aegyptiacus, le  « pêcheur terrible » comme l’étymologie de son nom ne l’indique pas. Une première constatation est que les pêcheurs en question devaient être très abondants et perdre facilement leurs quenottes (ou s’ils étaient rares, ils devaient alors perdre énormément de dents vu la quantité qu’on en trouve), une constatation exposée ici. Ses dents constituent de loin les restes de dinosaures les plus abondants, ce qui peut paraître étonnant sachant que les prédateurs apicaux (les « top-predators » comme le disent plus simplement nos collègues anglophones) sont normalement les espèces les plus rares dans n’importe quel écosystème bien constitué. La solution à cette apparente incongruité est à chercher dans des fossiles qui sont souvent négligés dans les gisements des Kem Kem : les très nombreuses écailles, dents, vertèbres et autres fragments de poissons. Tous ces éléments sont encore plus nombreux que les dents de spinosaures et ils indiquent clairement que la faune que nous avons sous les pieds est essentiellement une faune aquatique. Si les spinosaures étaient si nombreux, c’est qu’ils avaient de quoi se nourrir en piochant directement dans cette très abondante réserve de poissons. Mais que nous racontent-t-ils d’autre, ces poissons ?

Prospection dans les Kem Kem en 2012 © Philippe Wagneur, Muséum Genève

Assez bizarrement, la majorité des espèces de poissons que l’on découvre sont des espèces plutôt archaïques. Pas seulement archaïques par rapport aux espèces actuelles, non, mais archaïques par rapport aux autres espèces du début du Crétacé supérieur. Alors que frétillaient dans les mers de cette époque des téléostéens déjà bien dérivés et en pleine radiation évolutive, comme par exemple des poissons-lézards, des poissons-écureuils et des poissons-soldats, voire même des poissons-poissons, ceux des Kem Kem, dont le paléoenvironnement correspond à un vaste delta, appartiennent à des lignées plutôt anciennes, telles celles des polyptères et des lépisostéiformes. Ces espèces ont le corps couverts d’épaisses écailles émaillées, ce qui devait les rendre plutôt croquants sous la dent des spinosaures : on était bien loin de l’époque bénie des crocodiles d’après Gary Larson.

« C’était incroyable. Pas de poils, de griffes, de cornes, de bois, rien… juste tendre et rose. » © Gary Larson

Deuxième caractéristique des poissons des Kem Kem : beaucoup d’entre eux appartiennent à des espèces de grande taille, voire de très grande taille ! Ainsi se côtoyaient des polyptères qui atteignaient presque les 3 mètres et des cœlacanthes qui les dépassaient allègrement. Aux côtés de ces géants se trouvaient d’autres espèces de taille respectable, tel un lépidote de 2,5 mètres, un tsélfatiiforme filtreur de 1, 5 mètres et un ichthyodectiforme prédateur de 1 mètre. Plusieurs des espèces rencontrées, le lépidote déjà signalé mais aussi de nombreux dipneustes et un poisson étrange nommé Palaeonotopterus, étaient durophages, c’est-à-dire qu’ils étaient capables de broyer une nourriture dures. Mais on ne sait pas ce qu’ils broyaient car dans ces niveaux huîtres, moules et autres bigorneaux ne montrent pas la trace de leur coquilles.

Reconstitution d’une partie des poissons de la faune des Kem Kem. (L. Cavin).

Enfin, autre caractéristique de cette faune de poissons, la proportion d’espèces carnivores est plus grande que dans les milieux d’eau douce actuels, ou les brouteurs et autres détritivores sont généralement assez abondants, mais elle se rapproche de la proportion élevée de carnivores observée dans les faunes marines. Comme parfois un graphique en dit plus long que bien des discours, en voilà un qui résume notre propos sur la taille et la voracité des espèces dans la faune des Kem Kem et dans d’autres assemblages actuels.
Evidemment toutes ces discussions sur la taille et les habitudes alimentaires de poissons vivants il y a 100 millions d’années doivent être considérées avec prudence quand on sait qu’elles reposent sur l’étude de fossiles très fragmentaires soumis à de nombreux biais taphonomiques (tous les facteurs qui ont affectés les restes entre la mort de l’animal et sa fossilisation). Mais bon, si on ne peut rien dire sans être sûr à coup sûr de ce que l’on dit, alors on est sûr de ne rien pouvoir dire…

Graphique montrant la taille moyenne des espèces et leur niveau trophique moyen pour différents faunes d’eau douce et marines actuels, et pour la faune des Kem Kem. Plus le niveau trophique est élevé, plus les espèces sont situés en haut de la chaîne alimentaire (plus carnivores).

Si vous souhaitez en savoir plus sur ce sujet, l’article original sera bientôt consultable.

Cavin, L., Boudad, L., Tong, H., Läng, E., Tabouelle, J. & Vullo, R. Taxonomic composition and trophic structure of the continental bony fish assemblage from the early Late Cretaceous of southeastern Morocco. PLOS ONE.

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