Ichnopaléopathologie : des doigts à l’honneur
Auteur : Jean Loeuff
Comme son nom l’indique l’ichnopaléopathologie, terme inventé pour les besoins de ce billet, est l’étude des pathologies anciennes sous l’angle de la paléoichnologie, la science des empreintes de pas fossiles. L’ichnopaléopathologie ne nous apprendra pas grand chose, on s’en doute, sur la conjonctivite chez le tyrannosaure, ni sur le burnout hadrosaurien. Sur l’état sanitaire des pieds des dinosaures, en revanche, elle peut apporter des informations capitales comme le relèvent les dix auteurs qui se sont associés pour recenser dans le journal Ichnos quelques cas de paléopathologies décelées par l’ichnologie.
De leur inventaire on peut retenir que les cas sont rares, d’empreintes aux doigts déformés, voire amputés et concernent essentiellement des dinosaures théropodes dont les doigts de pied étaient allongés et bien séparés les uns des autres. Rien en revanche pour les gros dinosaures aux pieds éléphantins munis d’un gros coussin charnu dont seules les griffes dépassaient, tels les sauropodes, les ankylosaures ou les cératopsiens.
Que nous racontent donc ces doigts de théropodes ? Des histoires douloureuses, des abcès purulents, des boitillements, des claudications et parfois même des amputations…
Il arrive que des pistes de dinosaures bipèdes montrent ainsi des anomalies géométriques reflétant une claudication plus ou moins marquée : sur la figure 1 on remarque que les empreintes du pied droit du petit théropode présentent une anomalie, les deux doigts extérieurs étant presque collés l’un à l’autre. De plus la piste présente des irrégularités intéressantes, la distance entre le pied droit et le pied gauche étant plus longue que celle entre le pied gauche et le pied droit. En d’autres termes lorsqu’il se recevait sur son pied droit déformé l’animal faisait un plus petit pas que lorsqu’il posait son pied gauche normal. La pauvre bête boitait parce qu’elle avait très mal au pied…
D’autres empreintes comme celle de ce carnivore jurassique du Yunnan (figure 2 en haut à gauche) présentent une déformation d’un doigt (ici le doigt interne du pied gauche) qui pourrait être liée à la présence d’un abcès. Dans le Crétacé de l’Alberta (figure 2 en bas à gauche), une empreinte longue de 50 cm d’un gros théropode, probablement un tyrannosauridé, montre une inquiétante déformation : sur ce moulage naturel de la trace, on observe la griffe du doigt IV qui a été écrasée par le reste du pied. La pauvre bête était clairement en train de perdre deux phalanges disloquées par rapport au reste du doigt et se marchait sur le doigt. Une telle pathologie ne pouvait, en ces temps reculés où les vétérinaires brillaient par leur absence, que conduire à la nécrose des tissus et à la perte des phalanges concernées, conduisant à des empreintes didactyles ou presque. Pour rester chez les tyrannosaures, pauvres animaux qui souffrirent tant, un autre cas en Colombie britannique illustre ce triste épilogue : j’ai déjà évoqué sur le DinOblog ces trois pistes de tyrannosaures bourlinguant de concert vers leur destin mais je n’avais pas précisé que l’un de nos trois compères avait un pied gauche amputé d’au moins deux phalanges du doigt II (le doigt interne : voir figure 2 en haut à droite).
Ce n’est pas un cas isolé puisque, dans le Jurassique du Connecticut, a été découverte une piste d’un dinosaure possédant 2 doigts au pied gauche et trois au pied droit (figure 2, en bas à droite). On a ici soit une curieuse anomalie génétique, soit plutôt un autre exemple d’amputation d’un doigt. Notons que dans ces deux derniers cas, les animaux ne boitaient pas, il y a eu une compensation de leur infirmité par une adaptation de leur démarche qui est pratiquement normale.
Ces quelques exemples sont corroborés par les pathologies observables sur certains squelettes : fractures ressoudées des côtes et des os des membres, fractures de fatique sur les phalanges, etc. Mais comme toujours l’ichnologie reste cette fenêtre irremplaçable sur la vie quotidienne des dinosaures, sur quelques secondes ou quelques minutes de leur existence, le temps de quelques pas en notre compagnie…
Référence :
Richard T. McCrea, Darren H. Tanke, Lisa G. Buckley, Martin G. Lockley, James O. Farlow, Lida Xing, Neffra A. Matthews, Charles W. Helm, S. George Pemberton & Brent H. Breithaupt. 2015. Vertebrate Ichnopathology: Pathologies Inferred from Dinosaur Tracks and Trackways from the Mesozoic, Ichnos, 22 : 235–260.