Brontosaurus 2.0
Auteur : Jean Loeuff
Si vous avez ne serait-ce qu’un modeste début d’intérêt pour les dinosaures, vous savez forcément que le nom Brontosaurus est un synonyme d’Apatosaurus. C’est simple, c’est dans tous les livres ! Explications : Brontosaurus, le lézard-tonnerre, fut baptisé ainsi à cause du souk qu’il faisait en se déplaçant, du moins dans l’esprit de son papa, le paléontologue américain OC Marsh qui le baptisa en 1879. Il s’agit d’un joli squelette de sauropode découvert dans le Wyoming. Deux ans plus tôt Marsh avait nommé Apatosaurus (le lézard-trompeur) un autre squelette de dinosaure sauropode. Trompeur, non pas parce qu’il était affublé d’une trompe, mais parce que Marsh trouvait que les os chevrons sous les vertèbres de la queue ressemblaient un peu à ceux des mosasaures… Il faut dire que le reste du squelette n’était pas encore préparé quand il lui donna un nom ! Brontosaurus est tombé dans les oubliettes de la paléontologie officielle depuis 1903, quand un savant canadien du nom de Riggs, Elmer de son prénom, décréta définitivement sa nature apatosaurienne. Brontosaurus ressemble tellement à Apatosaurus, dit-il en substance, que c’est un Apatosaurus, et c’est ce dernier nom qui doit être utilisé car il fut créé le premier. Brontosaurus n’est donc qu’un synonyme récent d’Apatosaurus. Exit Brontosaurus. Riggs pointait ainsi les dérives de Marsh qui nommait des dinosaures à tour de bras de peur que son ennemi Cope ne leur donne un nom avant lui. Ledit Cope faisait évidemment la même chose. Comme les deux lascars fouillaient dans le même coin et que leurs équipes découvraient des gros dinosaures jurassiques à tire-larigot, il était d’autant plus urgent pour eux de mettre un nom sur chaque os, ou presque, façon paléontologique de marquer son territoire en rêvant de postérité (le paléontologue aime la postérité).
Pour Brontosaurus, on l’a vu, la notoriété scientifique fut brève. La notoriété tout court, c’est autre chose : Brontosaurus est longtemps resté en vedette dans les livres de vulgarisation. Depuis une vingtaine d’années en revanche il est devenu la tarte à la crème du synonyme, l’exemple de la confusion en paléontologie, le regret des hellénistes. Ah, Brontosaurus c’était quand même mieux qu’Apatosaurus, hein ! Certes mais il y a des règles en taxonomie, notamment la règle de priorité : le premier nom donné à une espèce (vivante ou fossile) est le bon. Les premiers seront toujours les premiers…
Brontosaurus restauré par Charles Knight en 1897
Résumons : ce chenapan de Marsh décrit Apatosaurus en 77, puis en 79 Brontosaurus, et il ne se rend pas compte que c’est la même chose. Et puis un quart de siècle après arrive le bon Elmer qui corrige tout ça, merci Elmer. Et puis plus rien jusqu’à l’arrivée de M. Tschopp, le troisième savant de l’histoire, qui consacre sa thèse à l’étude des Diplodocidés, la grande famille de Diplodocus, Barosaurus et Apatosaurus, ces dinosaures à très longue queue et très long cou. J’ai déjà eu l’occasion de dire tout le bien que je pensais des travaux de M. Tschopp lorsqu’il fit faire de grands progrès à notre connaissance de l’anatomie claviculaire des sauropodes, et accessoirement à celle de leur baculum. J’en suis encore tout tourneboulé. Alors quand il se lance dans une grande synthèse des relations de parenté entre les différentes espèces de diplodocidés, parue le 7 avril 2015, pensez-donc, ça émoustille. D’autant qu’au milieu des 298 pages de ce travail assez titanesque quelques paragraphes ressuscitent le grand disparu, le total synonyme, bref le brontosaure.
Mais comment ressusciter un nom mort ? En démontrant que le spécimen auquel ce nom avait été attribué, en l’occurrence un squelette conservé au Musée Peabody à Yale, présente suffisamment de différences avec Apatosaurus pour ne pas appartenir au même genre. Pour ça il a fallu compter et recompter les petites différences, et au final trouver 7 caractères propres à Brontosaurus. Par exemple l’absence d’une petite boule entre les deux épines neurales des vertèbres dorsales. Chez Apatosaurus y’a la boulette, mais pas chez Brontosaurus. Bref selon Tschopp Brontosaurus est un proche, très proche cousin d’Apatosaurus, mais ce n’est pas un Apatosaurus. C’est donc un Brontosaurus, ipso facto, et Riggs alla un peu vite en besogne en en faisant un Apatosaurus, l’imprudent. Alors certains collègues américains râlent un peu (serait-ce parce que c’est une équipe de la vieille Europe qui a réétudié ces spécimens américains ?) : oui m’enfin bon c’est pas si sûr disent-ils.
Brontosaurus, proche cousin d’Apatosaurus selon cet arbre phylogénétique
Mais à la fin que penser de tout ça ? Comme le tweetait l’autre jour le paléontologue américain Jeff Wilson, expert en ces grosses bêtes, tout ceci est évidemment arbitraire : que l’on ait affaire à deux espèces du genre Apatosaurus ou à deux genres différents n’a strictement aucune importance puisque la notion même de genre est arbitraire. Une espèce en revanche a une définition biologique : c’est un ensemble de populations dont les individus sont interféconds, ainsi que leurs descendants. En paléontologie, malheureusement, ce type d’expérience est pour l’instant hors d’atteinte. Faire se reproduire un Apatosaurus et un Brontosaurus et puis attendre patiemment de savoir si les descendants seront féconds, c’est mort. On parle donc d’espèces morphologiques, définies d’après des différences squelettiques. Une ou deux petites différences n’ont pas forcément beaucoup de signification, il peut s’agir de variations intraspécifiques (regardez votre voisin dans le train, vous comprendrez ce que sont les variations intraspécifiques). Quelques dizaines de différences et on pourrait bien avoir deux espèces, voire deux genres. Mais il n’y a pas d’équations pour trancher, c’est au classificateur de prendre les décisions, fatalement arbitraires. Dans ce cas d’espèce, c’est fait. Et Marsh n’avait donc pas tort sur ce coup là, du moins selon Tschopp. Vive Brontosaurus, tonnerre de Brest !
Référence :
Tschopp et al. (2015), A specimen-level phylogenetic analysis and taxonomic revision of Diplodocidae (Dinosauria, Sauropoda). PeerJ 3:e857; DOI 10.7717/peerj.857
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