Carnets du Sénégal : blocs, blocs, blocs, I’m looking for a good time…

Auteur : Lionel Hautier

Dans un billet de septembre dernier ( ici), nous vous avions fait part d’une des découvertes de la mission paléontologique franco-sénégalaise qui avait permis de lever une zone d’ombre de l’histoire évolutive des siréniens (dont les lamantins et les dugongs sont les représentants actuels). Il est désormais temps de vous donner de nouveau quelques nouvelles de l’équipe PaleoSen.

Retrouvailles avec le site de l’année dernière … Copyright Lionel Hautier.

Le champ des possibles. Copyright Lionel Hautier.

En décembre dernier, notre équipe est repartie sur le terrain. Huit personnes ont fait partie de l’aventure : Raphaël Sarr, Moustapha Thiam et Bernard Sambou de l’Université de Dakar ; Jérémy Martin de l’Université de Bristol ; Fabrice Lihoreau, Rodolphe Tabuce et Sylvain Adnet de l’Université de Montpellier et moi-même. Cette année encore, nos efforts se sont concentrés sur les exploitations de phosphate de la région de Mboro, plus exactement sur la carrière de Taïba Ndiaye exploitée par les Industries Chimiques du Sénégal (que nous remercions au passage pour leur soutien).

Le champ des possibles. Copyright Lionel Hautier.

La situation est « bloquée ». Copyright Lionel Hautier.

Seul problème, si la carrière est riche en fossiles, elle reste d’abord et surtout riche en phosphate ! Et manifestement, les carriers travaillent bien plus efficacement que notre équipe ! Le premier jour, le constat est assez alarmant : tous les affleurements repérés l’année dernière ont été soit détruits, soit ensevelis ou inondés … En d’autres termes, chaque année, notre équipe devra repartir de zéro. Face à ce constat, il devenait impératif de revoir nos techniques de fouilles et de reconsidérer la géologie du site.

Une corde sensible. Copyright Lionel Hautier.

Des premiers pas difficiles. Copyright Lionel Hautier.

La formation géologique de Taïba est largement dominée par des dépôts de phosphate intercalés avec des niveaux plus calcaires, l’ensemble de la formation étant daté très exactement de la fin du Lutétien au début du Bartonien (Eocène moyen/supérieur, vers 41 Ma). Suite à notre précédente campagne de fouille, nous savons désormais que les fossiles de vertébrés les mieux préservés se situent dans les fameux niveaux calcaires intercalaires. Par chance, ces niveaux ne sont pas exploités par les carriers qui doivent toutefois les dégager au tractopelle pour pouvoir avoir accès au minerai de phosphate. Il ne nous restait donc plus qu’à remonter la piste des calcaires ! Et comme tout bon détective, il nous fallait un bon indic … Fort heureusement, nous avions l’un des meilleurs à nos côtés, un géologue au nom prédestiné : Faye. Et le moins que l’on puisse dire c’est que Faye, le calcaire c’est son affaire ! Faye travaille dans la carrière de Taïba depuis plusieurs années, il en connaît les moindres recoins et nous conduit directement sur le site où les calcaires sont entreposés. Nous débarquons alors sur une autre planète, entièrement minérale, un véritable champ des possibles avec des blocs à perte de vue !

Encore un petit effort ! Copyright Lionel Hautier.

Mission accomplie. Copyright Lionel Hautier.

Il devenait alors nécessaire de travailler avec méthode … Nous décidons de quadriller la zone. Tous alignés sur la ligne de départ, espacés de 5 mètres, la course à l’os est lancée ! Avec cette rigueur toute militaire, en théorie aucun fossile ne peut nous échapper. Nous marchons au pas, à l’affût de la moindre forme bizarre à la surface d’un bloc. Après seulement quelques heures de prospection (et quelques chutes bien amorties), terré entre deux monticules de blocs, Sylvain tombe sur un os … Immédiatement, toute l’équipe s’empresse de le rejoindre, oubliant au passage toute les règles que nous nous étions imposés (ne pas courir, ne pas perdre sa ligne, etc.). Quelle ne fut pas notre surprise à notre arrivée sur le lieu de sa trouvaille : un bloc de grande taille et rempli d’os semblait attendre patiemment que quelqu’un vienne le trouver. C’est un soulagement pour toute l’équipe car cette découverte à elle seule assure le succès de la mission ! Notre joie est toutefois de courte durée ; très vite nous réalisons que ce bloc est bien trop gros pour pouvoir être bougé en l’état. Pire encore, il est littéralement planté au milieu du champ de blocs ce qui ne permet pas d’envisager de faire venir un engin pour le transporter. Une seule solution s’offre à nous, prendre notre courage à deux mains, ou plutôt à huit mains ! Nous dégageons patiemment un maximum de gangue autour des os pour alléger le bloc avant de le ficeler et de le transporter avec la délicatesse de rugbymen travaillant leur mêlée. Nos bras s’en souviennent encore …

Atelier plâtre. Copyright Lionel Hautier.

Premier plâtre pour Bernard ! Copyright Lionel Hautier.

Bloc après bloc, la carrière de Taïba Ndiaye semble livrer peu à peu ses secrets et après dix jours de prospection de nombreux os ont été mis au jour, la plupart de mammifères marins. Que contient le fameux bloc découvert par Sylvain ? Il est encore bien trop tôt pour le dire. Une seule indication, il s’agit d’une grosse bête, un cétacé peut-être ? Rien n’est moins sûr … Les parties osseuses visibles ne permettent pas pour le moment de proposer une identification précise, l’équipe ayant pris la décision de ne pas trop dégager le bloc sur le terrain pour éviter d’endommager les os lors du transport. Le bloc sera dégagé au laboratoire de paléontologie de l’Université de Montpellier, mais uniquement lorsqu’il y parviendra car pour le moment il se trouve toujours au département de géologie de l’Université de Dakar faute d’avoir pu trouver un moyen et des fonds nécessaires pour le transporter. Buffon disait « le génie n’est qu’une plus grande aptitude à la patience », gageons donc que du dégagement de ce bloc découleront quelques idées géniales …

Pour plus d’infos sur le projet PaleoSen :www.paleosen.com

Précédent
Précédent

Vomi, caca, pipi, prout et crotte de nez – les mots de la paléocradologie

Suivant
Suivant

Fossiles vivants : des baleines franches pas franchement disparues … Et pas franchement franches !