Dinosaure géant d’Argentine : montre-moi sa queue, je te dirai si ton sauropode est plus gros que le mien

Auteur : Jean Loeuff

Les gazettes adorent ce gigantesque sauropode argentin dont le musée paléontologique de Trelew en Patagonie a publié des photos impressionnantes dans un communiqué de presse au succès prodigieux. On y voit des messieurs allongés près de fémurs énormes, et tout un chacun y va de son estimation sur la taille du fémur qui est beaucoup plus grand que son échelle humaine. Car toutes les infos dont on dispose c’est un communiqué de presse et la longueur du fémur n’y est pas précisée ! Ceci peut rappeler le petit coup de chaud médiatique engendré par la découverte d’un fémur tout aussi gigantesque à Angeac, en Charente ; la bestiole argentine et son homologue charentaise avaient clairement des fémurs énormes, longs de plus de deux mètres. A titre d’exemple le fémur de Diplodocus mesure environ 1,40 mètre. Il existait donc des sauropodes dont le fémur mesurait 50% de plus que celui de Diplodocus. Or Diplodocus mesure 27 mètres de long ; une simple règle de trois nous suggère que l’heureux possesseur d’un fémur de deux mètres devait donc frôler ou dépasser les 40 mètres de long, s’il avait les mêmes proportions qu’un Diplodocus.

fémur patagon (à gauche) contre fémur charentais (à droite) : à quand une échelle commune ?

Alors les Argentins (ou les Charentais) ont-ils mis la main sur le plus gros dinosaure de tous les temps ? Pas si vite… Rappelons que les plus gros fémurs d’un autre sauropode, Brachiosaurus, mesurent aussi plus de 2 mètres et que le squelette de Brachiosaurus (ou plutôt Giraffatitan comme il convient de le dénommer désormais), qui trône au musée de Berlin, ne mesure que 24 mètres de long (son fémur frôlant les deux mètres).

Les proportions changeantes de quelques sauropodes : Camarasaurus (en haut), Mamenchisaurus (au centre) et Diplodocus (en bas) ; dessins GS Paul et Young & Zhao

Et là on se rapproche du problème de fond : à première vue rien ne ressemble plus à un sauropode qu’un autre sauropode. Quatre pattes massives, long cou, longue queue, tout ça c’est du pareil au même. Mais si l’on y regarde de plus près les différences sont considérables : certains ont un cou faisant près de la moitié de la longueur totale de l’animal (Mamenchisaurus), chez d’autres c’est la queue qui fait la moitié de la bête (Diplodocus, 70 à 80 vertèbres caudales), d’autres ont des cous courts ou des queues courtes (Camarasaurus : une petite cinquantaine de vertèbres dans la queue)… En fonction de ces particularités anatomiques un fémur de deux mètres de long peut appartenir à des animaux de longueur totale très différente. Et comme très peu de sauropodes sont connus par des squelettes complets, le problème devient vite insoluble. Si le nombre de vertèbres dans le cou et le dos varie peu chez les différentes familles (Mamenchisaurus en a cependant quelques-unes de rab dans le cou), le nombre de vertèbres caudales semble hautement variable : 80 chez Diplodocus (mais attention, le fameux squelette de Diplodocus a été fabriqué à partir de plusieurs squelettes partiels…), 50 chez Camarasaurus, etc.

Il y a cou et cou chez les sauropodes : apprenons à distinguer le sauropode à cou court du sauropode à cou long (Taylor et al. 2011).

Or la queue de sauropode conservée en connexion anatomique est un objet rarissime… Et c’est ainsi que le paléontologue se trouva fort dépourvu lorsque le fémur fut venu : il est beau mon fémur, il est gros ! Oui, mais combien de vertèbres avait-il dans la queue ? Le monstre argentin n’est un proche cousin ni de Camarasaurus, ni de Mamenchisaurus et encore moins de Diplodocus… Certes c’est un titanosaure, mais quand on a dit ça, on se rappelle que les titanosaures sont une immense famille de sauropodes à l’intérieur de laquelle il semble y avoir autant de variation que dans toutes les autres familles réunies. On ne connaît donc pas les proportions du titan d’Argentine, ni celles du géant charentais ; à ce stade à part dire qu’ils étaient très grands et très lourds, y’a pas grand-chose d’autre à faire… Ah si, on peut quand même préciser que le gros herbivore argentin vivait au début du Crétacé supérieur, il y a 95 millions d’années.

On le voit, essayer d’estimer la taille ou la masse d’un sauropode à partir d’un os isolé est une opération à haut risque, surtout quand on ne connaît pas la taille de l’os en question… Montrez-nous votre cou, et surtout présentez-nous une queue entière, et nous pourrons enfin mesurer ces géants. Qu’ils soient africains, sud-américains, voire charentais, ce qui est certain c’est que des dinosaures bien plus volumineux que Diplodocus ou Mamenchisaurus ont arpenté la planète. Mais tous ces « supergéants » ont un défaut en commun : leurs squelettes complets ont échappé pour le moment à la traque que leur livrent les paléontologues du monde entier. Qu’il s’agisse d’Amphicoelias ou d’Argentinosaurus, autres prétendants au titre de plus gros dinosaure de tous les temps, toutes ces bestioles dont on nous annonce régulièrement qu’elles dépassaient les 35 mètres et les 80 tonnes sont connues par trois rogatons. Une seule solution : creuser, encore et encore… Et il faudra faire de très gros trous pour extraire une queue de vingt mètres.

Les fouilles du gisement patagon.

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