Un dinosaure qui avait le bras long
Auteur : Jean Loeuff
Le dinosaure dont il sera question aujourd’hui appartient à la famille des Scansoriopterygidae, qui n’est certainement pas la plus célèbre famille de dinosaures mais assurément l’une des plus curieuses. Les quelques bestioles qui la constituent sont de minuscules animaux chinois et jurassiques de la taille d’un pigeon et pourvus d’un troisième doigt de la main démesurément long. Vraiment long puisque le bras d’un scansorioptérygidé peut être plus long que son corps ! Curieuse fantaisie qui rappelle, par exemple, les ptérosaures. Les auteurs des premiers travaux sur les premiers scansorioptérygidés découverts à l’aube du XXIè siècle (Scansoriopteryx aussi connu sous le nom d’Epidendrosaurus et Epidexipteryx) ont supposé que ces très longs doigts pouvaient être liés à un mode de vie arboricole.
La découverte d’un nouveau fossile qui a hérité de la curieuse appellation de Yi qi modifie cette façon de voir les choses. Outre le record du nom de genre et du nom d’espèce les plus courts pour un dinosaure, Yi qi a une main sensationnelle. A côté des trois doigts habituels de ses congénères Yi qi présente une ossification supplémentaire qui part du poignet, qui n’est ni un doigt, ni un carpien modifié mais ce que les auteurs baptisent un « élément styliforme », une baguette d’os si vous voulez. Quant à leur nature dinosaurienne ou avienne, pour l’instant les phylogénéticiens rangent les scansorioptérygidés chez les dinosaures non-aviens ; ce sont des théropodes dépourvus de dents comme les oiseaux ou les oviraptorosaures…
Le squelette (partiel) de Yi qi
Mais revenons-en à cet os surnuméraire. Stephen Jay Gould, le grand vulgarisateur de la paléontologie, intitula l’un de ses plus célèbres essais Le Pouce du Panda, en référence au « sixième doigt » de la main de ces affreuses petites bêtes blanches et noires, qui n’est pas à proprement parler un doigt mais une ossification supplémentaire fonctionnant comme un « pouce » opposable. Pour être précis il s’agit d’un carpien allongé, le sésamoïde. Ce « pouce » qui n’en est pas un permet au panda de tenir fermement les bambous qu’il mâchonne, principale activité de l’animal. Le propos de Gould dans cet essai est d’expliquer le bricolage évolutif permettant au panda d’accélérer sa consommation de bambou.
Le doigt de Yi qi est un peu du même tonneau, si j’ose m’exprimer ainsi : ce n’est pas un doigt, dans la mesure où ce petit animal a déjà trois véritables doigts à la main, ce n’est pas non plus un carpien modifié mais une ossification supplémentaire qui part du poignet. Les analogues se retrouvent chez divers vertébrés : les ptérosaures possèdent un os baptisé ptéroïde qui s’attache au poignet et sert à tendre une membrane de peau entre l’épaule et le poignet (le pro-patagium). Les pétauristinés (les écureuils volants actuels) ont un élément styliforme cartilagineux attaché au poignet qui rigidifie la membrane de peau qui leur permet de planer. Le même type de structure, attachée au coude, existe chez le marsupial planant Petauroides, chez une autre famille d’écureuils volants (les Anomaluridés, qui ne sont d’ailleurs pas des écureuils) et même, semble-t-il, chez un rongeur de l’Oligocène du Quercy, Eomys quercyi ! Lequel aurait été une sorte de castor volant mâtiné cochon d’inde, ou peut-être pas mais le Dinoblog compte d’éminents spécialistes de la rodentologie qui pourront faire litière de cette généalogie approximative…
Différentes hypothèse sur l’aile de Yi qi : style chauve-souris (a), style oiseau (b) et style grenouille volante (c) ; pour faire bonne mesure on vous a mis aussi une aile de chauve-souris (d), de pigeon (e), de ptérosaure (f) et d’écureuil volant japonais (g). En jaune les éléments styliformes.
Le point commun entre ces heureux possesseurs d’éléments styliformes : hormis le panda (mais chez lui il s’agit d’un sésamoïde modifié, pas d’un élément styliforme) ils planent ou ils volent. Il était donc tentant de supposer que Yi planait aussi, et Xu et ses co-auteurs se sont laissés tenter. L’invraisemblable main des scansiopterygidés aurait en fait porté une membrane de peau dont l’étendue reste inconnue : constituait-elle une véritable aile de type chauve-souris, une structure plus proche d’une aile d’oiseau ou même une membrane analogue à celle des grenouilles volantes du genre Racophorus (qui planent grâce à une membrane de peau tendue entre les doigts) ? Réponse quand un fossile plus complet sera découvert.
La position des scansorioptérygidés dans la phylogénie des théropodes, et deux hypothèses sur l’aile de Yi qi
Précision : Yi qi signifie « plume étrange » en mandarin, décidément le latin ne fait plus recette ! Pourquoi ne pas appeler mon prochain dinosaure Grosse bête ou Tata yoyo ? Que les baptiseurs de dinosaures se méfient parce que, comme le chantait Brassens :
Sans le latin, sans le latin,
La messe nous emmerde
Sans le latin sans le latin
Et les fidèles s’en foutent…
Références :
Xu, X.; Zheng, X.; Sullivan, C.; Wang, X.; Xing, L.; Wang, Y.; Zhang, X.; O’Connor, J. K.; Zhang, F.; Pan, Y. (2015). A bizarre Jurassic maniraptoran theropod with preserved evidence of membranous wings. Nature. doi:10.1038/nature14423
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