Les serpents de Sainte Hilda

Auteur : Jean Loeuff

Avant de devenir une sainte de l’église catholique, Hilda fut abbesse de l’abbaye de Whitby dans le Yorkshire (Le DinOblog ça devient la Samaritaine, on y trouve de tout puisqu’on a déjà causé de la géologie du Yorkshire ici). Selon Bède le Vénérable, dont je crois qu’on n’avait pas encore parlé, Hilda était née en 614, ce qui fait une paille. Elle était la fille de Breguswith et d’Hereric, le neveu d’Edwin de Northumbrie, autant dire que ce n’était pas n’importe qui. Après quelques péripéties dignes d’une saison de Game of Thrones (en gros Hereric fut empoisonné, mais Edwin tua Aethelric et épousa Aethelburh, qui était chrétienne), Hilda fut baptisée en même temps que toute la cour du roi Edwin quand elle avait 13 ans. C’était une époque de conversion en masse outre-Manche. Après cette entrée tardive dans la religion catholique, Hilda devint sur le tard abbesse de diverses abbayes, on est de bonne famille ou on ne l’est pas. En 657 elle fonda l’abbaye de Whitby et y demeura jusqu’à sa mort en 680. Voilà ce qu’on sait de source sûre.

Hilda de Whitby terrassant les snakestones

De source plus discutable, mais c’est là que ça commence à nous intéresser, les légendes racontent qu’un jour que les serpents proliféraient autour de Whitby, Hilda s’agaça et les changea tous en pierre après les avoir enroulés sur eux-mêmes. Ce n’était pas très écolo, mais notez que Nicolas Hulot n’était pas encore né, Hilda ne pouvait donc pas savoir que ce n’était pas bien. Ces serpents de pierre enroulés sur eux-mêmes on en trouve encore en quantité sur la côte du Yorkshire, ce sont les ammonites ! Longtemps des sculpteurs facétieux les embellirent, ces jurassiques céphalopodes, en leur ajoutant une tête de serpent. Ce sont les « snakestones » (« pierres serpents ») bien connues en Angleterre et pas seulement à Whitby, d’ailleurs. A Keynsham dans le Somerset une autre future sainte, Keyna, vierge et ermite, changea également des serpents en pierre. Les saintes de l’époque ne rigolaient pas et accessoirement avaient une dent contre les reptiles.

Une ammonite du genre Titanites affublée d’une tête de serpent en couverture d’un ouvrage très recommandable.

Quelques siècles plus tard le paléontologue Alpheus Hyatt rendit hommage à Sainte Hilda en baptisant l’une de ces ammonites du Lias de Whitby Hildoceras. Hildoceras bifrons, d’âge toarcien (182-174 Ma) est l’une des espèces d’ammonites les plus répandues. En revanche je crois bien que personne n’a encore honoré cette pauvre Keyna, alors j’invite nos camarades ammonitologues à unir leurs efforts pour réparer cette injustice ! La paléontologie manque de saintes vierges et ermites.

Tout ça pour ça ? Et bien en fait je ne sais pas trop pourquoi j’ai commencé à écrire cette chronique, si ce n’est que j’adore ces snakestones. Mais en l’écrivant, coup de bol, je suis tombé sur l’article qu’un historien américain a consacré à cette histoire en 2012. Et du coup vous allez apprendre quelque chose parce que Sainte Hilda, je sais bien que vous la connaissiez déjà. Mais saviez-vous qu’en 664 elle avait joué un rôle important dans un synode qui se tint en son abbaye pour décider si la date de Pâques devait être déterminée selon la méthode irlandaise ou la méthode romaine ? Car les deux dates ne coïncidaient pas, et c’était bien embêtant. Selon M. Kracher la légende des snakestones pourrait bien avoir été concoctée par les hagiographes d’Hilda histoire de renforcer la partie « miracles » de son curriculum. En cette période d’implantation de la chrétienté on avait besoin d’exemples édifiants, et une sainte sauroctone, ça le faisait. L’historien rappelle aussi que les opérations menées par les deux saintes, Keyna et Hilda, pourraient symboliquement rappeler l’élimination contemporaine des derniers druides aux tatouages serpentiformes, une interprétation déjà proposée pour Saint Patrick, supposé avoir chassé les serpents d’Irlande. Il n’y a effectivement pas de serpents en Irlande, mais Patou n’y est pour rien, il n’y en a simplement jamais eu… Enfin, dixit M. Kracher, ces ammonites auraient aussi constitué des « reliques secondaires » de la sainte (par opposition aux reliques primaires que sont les os et dents des saints continentaux, lesquels ont d’ailleurs aussi parfois un intérêt paléontologique, mais ceci est une autre histoire) et chacun sait que des reliques c’est nickel pour la propagation de la foi.

Et puis pour ne rien vous cacher, M. Kracher traduit pour nous les propos de Bède sur la jeunesse d’Hilda, qui passa les vingt années suivant sa conversion à « vivre noblement dans le siècle » : pour les historiens modernes cela signifie qu’elle mena une vie fort dissolue avant de démarrer tardivement une carrière d’abbesse, puis de sainte. Ce qui peut laisser à certain(e)s d’entre nous l’espoir (?) d’une improbable sainteté posthume…

Hildoceras bifrons de Whitby

HYATT A. 1867. The fossil Cephalopods of the Museum of Comparative Zoology. Bulletin of the Museum of Comparative Zoology 5: 71-102.

KRACHER A. 2012. Ammonites, legends and politics. The snakestones of Hilda of Whitby. European Journal of Science and Technology 8, 51-66.

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