Toumaï aïe aïe aïe : triste histoire d’un fémur indigne

Auteur : Jean-Louis Hartenberger

Depuis quinze ou vingt ans en çà, au travers du désert tchadien, le géographe Alain Beauvilain et ses guides trébuchèrent : un tas d’os à leurs pieds les avait entravés. Abattus mais l’esprit et l’œil pointus, la fine équipe d’explorateurs immortalisa l’obstacle par de nombreuses photos et notes : un talus sableux encombré d’os noircis par le temps. Ici un crâne simiesque, là une cuisse tout autant, de ci de là des os, mâchoires et dents éparpillés et dans l’instant innommables. Le tout fut recueilli avec grand soin, archivé, étiqueté, emballé au mieux et emporté (température ambiante lors de la récolte : 55°C).

Sitôt revenus sur leurs bases, les explorateurs signalèrent la découverte qu’ils savaient d’importance eu égard le lieu, l’âge présumé, la nature, l’abondance, la qualité des fossiles et leur état de conservation. Leur correspondant d’alors, un grand quotidien, accepta ce bon augure et le diffusa. Les uns et les autres étaient dans leurs rôles, ceux qui cherchent et trouvent, ceux qui diffusent au plus grand nombre les découvertes du moment. Et le monde entier fut informé en juillet 2001 qu’au cœur de l’Afrique avait vécu un petit primate plein d’ambition, peut-être notre ancêtre, le plus ancien jamais découvert. Un an plus tard on lui avait trouvé un petit nom : Toumaï, et il avait pris place dans la littérature scientifique (1).

Entre les deux unes de ce grand quotidien, on était passé du Franc à l’Euro. Mais pas seulement. Car si la nouvelle courut vite et déclencha enthousiasme et commentaires, il y eut une exception : le Professeur Michel Brunet de l’université de Poitiers, commanditaire du projet qui s’émut de ne pas avoir été le premier informé. Comment, il avait payé cher, ou du moins trouvé crédit pour les explorations, et était rendu à l’ordinaire ? Il fit savoir son courroux. Dans les semaines et mois qui suivirent le preux géographe et son équipe furent tancés, accusés de lèse science anthropologique, mis sur la touche et déclarés incompétents (2). L’histoire montrera qu’ils n’étaient peut-être pas les seuls à souffrir de ce mal.

Restait le tas d’os qui, dit le Professeur Michel Brunet, lui revenait de droit. N’était-il pas le « chef » de l’expédition ? Et il s’attacha à récupérer, transférer en lieu sûr les fossiles dans un coffre-fort de son université, pour les étudier à loisir, le tout pour le plus grand bien de la science anthropologique.

De cet assemblage d’os d’apparence hétéroclite, il réserva, comme on aime à dire en cuisine, une pièce unique, la plus remarquable à ses yeux, un crâne (1). Il devait même lui adjoindre une petite dent pour qu’il fit meilleure figure…Mais ceci est une autre histoire contée par ailleurs, et même quelque peu daubée (3). Il n’empêche que l’on peut se demander quel crédit avait cette dent d’appoint dans la mâchoire du crâne de Toumaï et qui gisait proche de lui, que n’avait pas la cuisse pourtant tout aussi proche, et omise d’emblée des inventaires du site (4).

Ainsi une dent entra dans l’histoire alors que la dite cuisse fut passée sous silence, oubliée à peine découverte, effacée de la mémoire poitevine. Et aujourd’hui, deux images de la découverte d’Alain Beauvilain et de ses compagnonsnous restent, celle qu’Alain Beauvilain a fixé et diffusé, une autre que préfère Michel Brunet telle que je la propose ici, où est effacé le fémur indigne, je l’avoue par mes soins.

Le site de découverte de Toumaï (photo A. Beauvillain 2001)

Le même site tel qu’imaginé par Michel Brunet. J’avoue avoir effacé du premier cliché le fémur indigne.

A propos de la première image, celle des découvreurs, son auteur, Alain Beauvilain n’a jamais insinué à ma connaissance que lui et ses trois collègues avaient déplacé la quarantaine d’ossements visibles sur le cliché pour une mise en scène. Pour autant il a suggéré à de nombreuses reprises que cette accumulation d’os n’était pas fortuite, que les hasards de la sédimentologie et de la météorologie n’avaient pas été les seuls à l’ordonner. Autrement dit, des nécrophages, peut-être même des humains, en l’occurrence les Touaregs de la région, ont pu participer à sa construction : les ossements fossiles repérés depuis longtemps dans ce désert auraient été collectés, accumulés, rassemblés, concentrés dans ce lieu pour être au final redécouverts fortuitement par lui-même et son équipe en 2001. Sur le site « Tchad , berceau de l’humanité » sont rapportées les conditions de la découverte, et on y commente longuement quels fossiles furent récoltés et comment. Dans la foulée, est ébauchée une étude taphonomique du gisement paléontologique (étude des processus de formation de ce gisement) où fut découvert Toumaï sans pour autant apporter de réponses définitives : http://tchadberceauhumanite.monsite-orange.fr/page-59fc517050903.html

Il y est précisé que le fémur indigne fut répertorié dans les collections et importé en France à l’université de Poitiers sous le numéro d’inventaire et la qualification : TM 266-01-063 Indet. os long. A la question des conditions de formation du gisement qui a livré Toumaï, Michel Brunet et ses collègues ont-ils un jour essayé d’apporter une réponse ? Autrement dit ont-ils envisagé une étude taphonomique du gisement, sur les conditions de sa formation.

Vraies ou fausses, ce qui peut être considéré comme un tissu d’assertions de la part d’Alain Beauvilain n’a jamais été depuis considéré, pesé, testé, publié, hors comme il est rapporté plus avant le sujet de mémoire proposé à Aude Bergeret à Poitiers au début de 2004 par Michel Brunet. Les fossiles récoltés en 2001 sont depuis cette date tous enfermés dans les tiroirs du Professeur Brunet et extraits pour étude à sa discrétion. C’est ainsi qu’il n’existe pas à ma connaissance une reconstruction du site tel qu’il fut découvert en 2001, un moulage des éléments qui le composent qui permettrait de perpétuer la vision qu’en eurent à sa découverte Alain Beauvilain et ses compagnons, et d’apporter foi ou à l’inverse critiquer ou réfuter la vision qu’en a proposée en de nombreuses occasions l’explorateur et, pourquoi pas, être proposée au public dans un musée. Depuis 2001, le gestionnaire de cette découverte se l’étant appropriée, il donne à voir à qui lui plaît le contenu de tiroirs des collections récoltés et archivés lors des expéditions du Tchad.

D’évidence, pour la poursuite des recherches, l’éviction d’Alain Beauvilain fut plus qu’une erreur, une faute originelle : en l’éliminant et le mettant définitivement sur la touche, Michel Brunet et son équipe se sont privés d’abord de son expérience du terrain, surtout de son témoignage et de ses conseils pour effectuer la reconstruction du site au moment de sa découverte. Avant toute étude des fossiles, et même recherche d’autres sites, cette première étape était nécessaire.

Par ailleurs, il y a là un délit de confiscation d’un bien culturel commun. Si Toumaï a été mis au jour, ce n’est pas le fait du hasard : des crédits publics ont soutenu les explorations des chercheurs qui l’ont découvert. Le tas d’os au fil du temps est devenu et doit être qualifié « bien commun de l’humanité », et mérite les mêmes égards que l’on réserve à d’autres biens culturels, Versailles, le Pont du Gard, la tapisserie de Bayeux, ou tiens, pourquoi ne pas citer ce fossile emblématique : Lucy, découverte par Donald Johanson et ses collègues en 1974. Depuis lors, l’image du drap de velours rouge où repose les restes de ce fossile célèbre entre tous nommé Lucy a fait le tour du monde. Et tout ce que l’on sait à son propos, photos, moulages, mensurations, analyses physiques et chimiques des restes, toutest accessible à l’analyse, aux critiques et suggestions de la communauté des scientifiques. Régulièrement des mises au point, des compléments d’enquête paraissent, et n’ont pas besoin de l’onction de D. Johanson et de nul autre coauteur de la découverte pour être publiés. C’est loin d’être le cas pour les fossiles du Tchad, ces doyens de l’humanité ou prétendus tels. Car quelques années après son signalement en 2001, toute la collection échoua dans le laboratoire de Michel Brunet de l’université de Poitiers et depuis y est confisquée.

En 2004, sur les ordres de Michel Brunet, fut confié à une étudiante, Aude Bergeret, un sujet de recherche original : comment s’était formé le tas d’os repéré en 2001 par Alain Beauvillain et ses complices, découvreurs certes, mais reconnus depuis incompétents. Dans quelles conditions cette jeune étudiante redécouvrit les ossements fossiles proches du dit crâne de Toumaï et jusqu’alors ignorés reste un mystère. Toujours est-il que, peu renseignée sur la nature des objets qu’elle avait à étudier ni des méthodes qu’il fallait qu’elle mette en œuvre, elle envisagea semble-t-il de réaliser des analyses géochimiques sur ce matériel. Pourquoi dès lors ne point broyer pour en extraire la substantifique moelle ce gros os qui ne comptait guère d’après ce qu’elle en savait ?

La chance voulut que la préposée au massacre croisa un anthropologue récemment nommé à l’université de Poitiers, le Professeur Roberto Macchiarelli, justement recruté pour soutenir de son expérience d’anatomiste primatologue les équipes du Tchad. Elle l’interrogea sur la nature de l’os qu’on ne lui avait pas appris à identifier, et qu’elle envisageait de réduire en bouillis. On ne sait quels sentiments ce spécialiste éprouva sur le moment, mais son diagnostic tomba : l’os était un fémur, celui d’un primate de taille et de morphologie compatibles avec le dit crâne dénommé Toumaï et déclaré bipède sur la seule foi de son crâne par Michel Brunet et ses coauteurs (1). Et nonobstant, au premier regard, l’anthropologue ajouta un démenti au diagnostic émis précédemment : le fémur avait appartenu à un primate arboricole. On était je le rappelle en février 2004.

Et c’est au cours de l’été de cette même année que le fémur disparut des tiroirs de l’université poitevine. A son retour d’une mission au Tchad, l’étudiante qui souhaitait parachever son mémoire par des observations complémentaires sur son matériel d’étude ne le retrouva pas. Elle interrogea en vain Michel Brunet sur son sort. Le sien fut rapidement réglé : son mémoire rédigé sans avoir pu revoir les fossiles recueillis en 2001, elle n’obtint pas la bourse de thèse qu’elle espérait et dut interrompre ses études à Poitiers (5).

Et c’est ainsi qu’à Poitiers un déni de fémur a pris corps.Singeant Sirius, après tout c’est de Primates qu’il s’agit, ce qui m’étonne le plus est que dès l’origine, tous les signataires de la publication qui proclame Toumaï ancêtre de l’humanité et dont certains sont des primatologues avertis, tous ont ignoré, effacé de leurs comptes rendus le fémur en question, et ont fait comme s’il n’existait pas ! Et pendant très longtemps : de 2001 à janvier 2018.

Il fallut dans un premier temps attendre 2004 et la curiosité d’une étudiante pour que l’image qu’avait transmise Alain Beauvilain recouvre son intégralité… Mais le temps d’un sein nu comme on dit dans les comédies. Car sitôt vu, sitôt parti ! Et à la fin de l’été 2004, Aude Bergeret ne put pas remettre la main sur le coupable. Comment dès lors ne pas soupçonner quelque tartufferie…car d’évidence on est chez Molière dans le Poitou, et il semblerait même que, comme chez le célèbre auteur, les valets y sont plus rusés que les maîtres.

Ce n’est qu’en 2018 que la comédie, « le fémur indigne » trouva un ressort, une suite que l’on peut intituler « le fémur indigne 2 »  grâce au Professeur Roberto Macchiarelli qui a souhaité faire entendre à nouveau sa voix. En 2004, après quelques réunions poitevines houleuses, ne pouvant le déposer et le congédier comme l’avait été Alain Beauvillain, il avait « choisi » de rejoindre une autre équipe de la même université, le groupe « Géosciences ». Quelques mois plus tard, il fut honoré par l’Académie des Sciences de Paris, mais bien sûr pour d’autres mérites.

Il n’empêche que couvait sous la cendre un brandon près à s’enflammer. Mais s’était instauré à Poitiers un silence assourdissant concernant les aptitudes ambulatoires de Toumaï : les fémurs sont peu bavards il est vrai. Il semble cependant qu’ici et là, sur les bancs de plusieurs universités de France, de Navarre et d’ailleurs, on ait instillé le doute sur les capacités ambulatoires du fossile du Tchad.

Le coup de tonnerre a résonné plus de 10 ans après l’impromptu estival dont Aude Bergeret fut l’héroïne, à l’occasion d’une réunion scientifique rituelle, réservée aux anthropologues français. En 2016 il fut suggéré qu’il serait opportun que l’université poitevine accueille la 1843èmeréunion de la Société Française d’Anthropologie prévue les 23 et 24 janvier 2018. Et c’est alors que le Professeur Roberto Macchiarelli proposa à son programme une présentation et un débat dont le fémur indigne serait le centre. Pourquoi en effet ne pas profiter de la présence critique de ce groupe de savants tous spécialistes d’anthropologie pour analyser de visu le dit os et confronter les points de vue. Il essuya un refus catégorique des organisateurs : ces jours là à Poitiers, lors des sessions de rencontre avec la crème de l’anthropologie française, il y avait mieux à faire que de débattre d’un fémur vieux de 7 millions d’années.

Que dit Michel Brunet sur cet incident et la suite qu’il lui accorda ? D’abord, à ces dates il avait mieux à faire qu’assister à ces réunions. Et il ignore tout des raisons qui incitèrent les organisateurs à refuser au Professeur Macchiarelli cette tribune. Ces derniers soulignent que le Professeur Macchiarelli ne fut pas le seul à en être débouté : si 65 communications furent acceptées, 5 autres furent rejetées avec celle ayant pour objet le fémur indigne. Pour ce qui est de la présentation publique dont le fémur indigne aurait du être le centre, d’évidence la présence de cette pièce à conviction s’imposait afin de nourrir le débat. Est-il possible que le prêt du spécimen  « TM 266-01-063 indet. os long » ait été refusé pour cette occasion unique de le voir étudier de près par des spécialistes ?

Pour sa part, assailli de questions, Michel Brunet a clamé son innocence, et dans un premier temps fait une promesse : « je vous promets que l’os va ressortir du tiroir où je garde le fémur en question. Il sera étudié sous ma houlette, et les résultats proclamés ». Rappelons au passage que ce professeur a statut ordinaire de retraité de l’Education Nationale. De fait, il ne peut plus exercer la moindre autorité au sein de l’université de Poitiers, pas plus sur les personnels que sur les collections dont cette institution a la garde et qui lui sont prêtées pour étude par l’Etat du Tchad.

Pourtant récemment dans une émission de radio ( https://www.youtube.com/watch?v=Z8-bWP76CnE) Michel Brunet prévient : «  J’ai décrit un crâne de primate bipède comme l’indique la forme et l’orientation de son assise vertébrale. S’il advenait que le fémur trouvé à ses côtés appartienne à un primate arboricole, cela signifierait que deux espèces l’une bipède l’autre arboricole coexistaient dans ce lieu. Et puis il faut bien dire que eu égard la campagne de presse concernant le dit fémur, ce spécimen est maintenant dévalué : il y a peu de chance qu’une revue scientifique reconnue accepte d’accueillir dans ses colonnes un compte rendu à son sujet ».

Il semblerait donc que l’avenir scientifique et médiatique du fémur indigne se trouve quelque peu assombri, et qu’il soit destiné à regagner au plus vite l’anonymat des tiroirs poitevins. Pour ma part, lors de cette émission de France Inter de Mathieu Vidard « la Tête au Carré » le 2 février dernier à 14 heures, j’ai trouvé Michel Brunet quelque peu pathétique, en particulier lorsqu’il prétend être victime d’une polémique partisane. Ses propos sont marqués du sceau du mépris pour tous ceux qui hors de son contrôle cherchent à comprendre la nature profonde des fossiles du Tchad et à les faire parler. Michel Brunet quant à lui a manifestement horreur de la discussion et de la confrontation des idées. Au point qu’interrogé sur l’opportunité de publier dans un délai rapproché une étude sur le dit fémur, il biaise : à ses yeux, le fémur indigne est maintenant un fossile dévalué, qui ne mérite pas qu’on lui consacre une étude fouillée, car dit-il « Aucune revue sérieuse ne l’acceptera dans ses colonnes ! » Et en conclusion de l’interview, Michel Brunet se considère « victime d’une cabale ». A l’écouter et renseignements pris, on n’en est pas là, loin s’en faut. Le Professeur Michel Brunet n’est qu’un diablotin qui mérite qu’on lui fasse les gros yeux, parce que surpris les doigts dans le pot de confiture. Surtout, il s’agit maintenant de le dessaisir de la gestion scientifique des fossiles collectés depuis 2001 sur les sites du Tchad. Il a confisqué au regard, aux analyses et critiques de scientifiques largement plus compétents que lui  (de formation il est spécialiste d’herbivores du Paléogène) tout un matériel d’études qui aurait mérité mieux que sa seule attention. Si j’osais dans la formule, fémur aidant, je dirais qu’il est temps de mettre fin à son droit de cuissage !

Références :

1) M. Brunet et al. 2002. A new hominid fram the Upper Miocene of Chad, Central Africa, Nature, 418 (6894) : 145-151

2) A. Beauvillain. 2003. Toumaï. L’aventure humaine. La Table Ronde. En son temps j’en fis une recension pour Pour La Science. Mon sentiment, et celui de bien de mes collègues était alors que c’était suivant l’expression consacrée un livre à charge. J’ai pour ma part depuis reconsidéré ce sommaire verdict.

3) A. Beauvilain and Y. Le Guellec 2004. Further details concerning fossils attributed to Sahelanthropus tchadensis (Toumaï). S. Afr. J. Sci. 100, 142–145

4) M. Brunet et al. 2004. Toumaï, Miocène supérieur du Tchad, le nouveau doyen du rameau humain. C. R. Palévol, 3 (4) Académie des Sciences Paris : 275-283.

5) L’enquête de Nicolas Constans (le Monde du 31 janvier 2018 et le blog afférent) apporte des précisions sur les démêlés de Aude Bergeret avec les universitaires responsables de ses études, et ses déconvenues.

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