Le Dinoblog

La paléontologie dans tous ses états, par l'équipe du musée des dinosaures

Coyotes et loups sont les vainqueurs et hantent encore de nos jours forêts et plaines de l’Amérique alors que tous les tigres à dents de sabre et lions d’Amérique sans exception, longtemps leurs complices, ont péri à jamais. Comment fut rompu cette coexistence mêlant Carnivores coureurs de petite taille et Carnivores bondissants et costauds ? C’est à nouveau le grand mouroir bitumineux de Rancho La Brea en Californie qui fournit les éléments de réponse à cette énigme historique et explique ce grand remplacement (1). Pour autant, on doit souligner qu’il n’y eut jamais de compétition ni d’affrontement directs entre ces deux types de Carnivores. C’est à l’issue d’une longue période de perturbations climatiques, à la fin du Pléistocène, et de modifications des paysages végétaux et de leurs peuplements en herbivores que les grands félins disparurent alors qu’à l’inverse continuaient à prospérer les canidés, coyotes et loups. Becs fins impénitents, les tigres à dents de sabre n’ont pas souhaité diversifier leur alimentation alors que le cheptel d’herbivores se diversifiait et se renouvelait. A l’inverse, les coyotes ont changé de régime au jour le jour, au vu du menu à la carte que la Nature proposait, bâfrant aussi bien animaux de forêt que de plaine.

Rancho La Brea est un Musée-site de renommée mondiale. On a rassemblé dans ses vitrines un échantillonnage des hôtes du passé qui dans ce coin de Californie ont vécu voici quelques dizaines de milliers d’années, bien avant que Hollywood n’y installe ses studios. Et on peut y constater que la réalité dépasse de loin la fiction. Pourquoi ? Les paysages animaliers qu’on y expose ne lassent pas d’émerveiller : des bêtes d’un autre temps figurent dans ses vitrines figées dans des postures et décors aussi grandioses que lumineux qui invitent au rêve. Du bout des doigts, palpant les vitrines, les visiteurs petits et grands sont transportés dans un ailleurs dont ils sortent hébétés tant ce voyage dans le temps les a perturbés. (https://tarpits.org).

Mais si Rancho La Brea est un spectacle où rêve et réalité se côtoient et troublent, il est aussi un lieu où la mémoire du passé est soigneusement archivée et alignée dans ses réserves.

L’étude du site a débuté voici un peu plus de 100 ans et depuis lors c’est environ 3,5 millions de spécimens fossiles appartenant à 600 espèces qui ont été extraits et conservés. Le marécage bitumineux où se sont englués les animaux jusqu’à y périr couvre une superficie de 18 km2, et on estime que ce piège a fonctionné pendant près de 50 000 ans. Les archives de ce passé düment inventoriées offrent aux chercheurs la possibilité de répondre à de multiples questions. Dans une chronique précédente j’ai évoqué cette étude qui rend compte des « maladies professionnelles » des tigres à dents de sabre http://www.dinosauria.org/blog/2017/05/10/les-maladies-professionnelles-chez-le-tigre-a-dents-de-sabre/

Aujourd’hui c’est de leur disparition qu’il va être question : alors que ces animaux ont été très abondants à la fin du Pléistocène, et à Rancho la Brea ils sont présents pendant 40 000 ans, ils disparaissent voici 10 000 ans ainsi que les lions d’Amérique. A l’inverse, coyotes et loups qui longtemps les ont côtoyés prospèrent encore de nos jours et sont présents en abondance sur tout le territoire américain.

Pour répondre à cette question, les chercheurs se sont intéressés aux types de proie que les uns et les autres consommaient sur cette période clé que constitue la fin du Pléistocène.

On sait que différents épisodes de refroidissement et de réchauffement climatiques ont provoqué des modifications des paysages végétaux en Amérique du Nord comme ailleurs : forêts denses et espaces ouverts et herbeux se sont succédé, accueillant chaque fois des hôtes herbivores différents. Pour simplifier, on peut dire que tour à tour cervidés, mastodontes et bœufs musqués des forêts ont laissé la place à des animaux de prairies, chevaux, bisons, et mammouths. Tous constituaient de possibles proies pour les petits et grands prédateurs qui hantaient ces mêmes espaces.

Voici deux exemples de ces paysages d’Amérique du Nord que l’on doit au grand artiste Rudolph Z. Zellinger de Yale University dont on peut admirer les œuvres dans plusieurs musées d’Amérique du Nord.

1°Dans les plaines herbeuses, on pouvait croiser différents mammouths, des castors géants, des bœufs musqués, des bisons, des tigres à dents de sabre, des loups, des chevaux, des paresseux et des tatous géants, et des camélidés.

Paysage de plaine d’Amérique du Nord au Pléistocène réalisé par Rudolph Z. Zellinger.

2° Dans les forêts à peu de chose près on y rencontre les mêmes protagonistes, mais en densité et nombre différents. Ici figurent de droite à gauche un mammouth américain, un castor géant, un mammouth primitif, un bœuf musqué, un bison, un tigre à dent de sabre un paresseux géant, des chevaux, un paresseux et un tatou géants.

Paysage de forêt d’Amérique du Nord au Pléistocène réalisé par Rudolph Z. Zellinger.

Donc d’apparence la composition de ces faunes de plaine et de forêt diffère peu. Mais il se trouve que les végétaux dont les herbivores se nourrissent dans ces deux types de milieu leur permettent de fabriquer des glucoses nécessaires à leur métabolisme dont la matrice carbone délivre une signature isotopique aussi originale que différente. Et l’on va retrouver dans les os et surtout l’émail des dents des Carnivores qui s’en repaissent ce même signal qui renseigne sur la provenance des proies que les Carnivores de tout type ont choisi et consommé. Si les valeurs relevées en 13C de l’émail de leurs dents sont inférieures à 0.09 %, cela signifie que le prédateur a consommé des herbivores qui vivaient dans des milieux de forêts denses. A l’inverse, si ces valeurs voisinent ou sont inférieures à 0.03 %, on peut en déduire qu’il se nourrissait de proies vivant dans des prairies ouvertes.

Ainsi grâce à la composition de leurs dents on peut reconnaître quels étaient les lieux de chasse de prédilection des Carnivores grands et petits.

C’est cette question qu’ont essayé de résoudre Larissa R.G. De Santis et ses collègues paléontologues de l’université Vanderbilt de Nashville, Tennessee (1), qui a une annexe à Belleville https://www.youtube.com/watch?v=vxYLis27_cw

Inutile de préciser que les analyses chimiques dont sont issues leurs conclusions ont été effectuées sur des centaines de spécimens appartenant aux différentes espèces archivées dans le musée de Rancho La Brea, chacun ayant été au préalable précisément daté, et donc représentatif d’un épisode climatique bien repéré dans le temps.

Ces chercheurs constatent que les félidés, qu’ils soient tigres à dents de sabre, lions d’Amérique ou couguars, se sont nourris toujours et avec une grande constance d’herbivores de forêt. A l’inverse, les coyotes et les loups pendant le même laps de temps chassaient et dévoraient aussi bien des herbivores de forêt que de plaine. Ils en concluent que la « monomanie alimentaire » des premiers les a conduit à une catastrophe démographique alors que l’éclectisme dans le choix de proies de forêt ou de plaine qui a prévalu dans le même temps pour les coyotes et les loups leur a assurés survie et même longue vie puisqu’ils sont toujours présents dans les faunes actuelles alors que les grands félidés ont disparu.

Pour autant il ne faut pas passer sous silence l’arrivée soudaine d’un nouveau prédateur d’une autre trempe : il y a un peu plus de 10 000 ans les premiers humains envahissent les Amérique. Ces chasseurs-cueilleurs avertis ont-ils participé à l’éradication des grands félins tigres à dents de sabre et lions d’Amérique en les privant de leurs proies ? C’est possible, d’autant que comme le montre Larissa De Santis, dès cette époque ils étaient mal en point. Mais quantifier avec précision l’impact de la migration des hommes dans le Nouveau Monde sur les faunes sauvages reste encore de nos jours une gageure.

Références :

(1) DeSantis et al., 2019, Causes and Consequences of Pleistocene Megafaunal Extinctions as Revealed from Rancho La Brea Mammals. Current Biology 29, 2488–2495

August 5, 2019 ª 2019 Elsevier Ltd.

https://doi.org/10.1016/j.cub.2019.06.059

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Publié dans : Amérique du Nord,Extinctions,Mammifères fossiles,Nouveautés,Paléobiodiversité

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