Le Dinoblog

La paléontologie dans tous ses états, par l'équipe du musée des dinosaures

Bérézina pour Agustinia

Le 3 février 2017 par Jean Le Loeuff

S’il n’est pas, loin s’en faut, l’un des dinosaures les mieux connus ostéologiquement parlant, Agustinia est un incontournable pour les collectionneurs de figurines de dinosaures : c’est un sauropode de taille moyenne recouvert d’extraordinaires appendices osseux prolongeant ses vertèbres et constituant une double crête sur son cou et son échine dorsale. L’animal vivait en Argentine, dans la province de Neuquen et qui plus est durant l’Aptien (125-113 Ma). Il a été découvert à la fin des années 1990 et décrit par le pape de la dinosaurologie argentine, José Bonaparte, en 1999.

Le matériel n’est pas folichon et pauvrement illustré : des petits bouts de vertèbres pas terribles, un tibia, une fibula, des métatarsiens… Ce n’est pas le pied en dépit de ces métatarsiens mais comme Bonaparte a décidé que ça méritait d’être nommé et décrit, alors pourquoi pas… Surtout que l’animal, selon le célèbre paléontologue, a une caractéristique absolument hors norme, jamais observée chez aucun autre dinosaure : des ostéodermes extraordinaires, très allongés, en forme de bouts de côtes, qui devaient lui donner une allure assez incroyable ; il n’y a qu’à observer les figurines qui le représentent pour s’en persuader.

Bon, à y regarder de près certains « ostéodermes » ressemblent beaucoup plus à des côtes cervicales qu’à des ostéodermes, et d’ailleurs aucun des trois morphotypes d’ostéodermes d’Agustinia ne ressemble le moins du monde aux ostéodermes de titanosaures classiques, tels ceux de notre bien-aimé Ampelosaurus. Plusieurs auteurs exprimèrent quelques doutes ces dernières années sur la nature de ces ossifications, mais deux paléontologues argentins viennent de les enterrer définitivement, et avec eux l’image que nous avions d’Agustinia.

Quelques uns des supposés ostéodermes d’Agustinia

Il se trouve que depuis le début de ce siècle les études paléohistologiques (consacrées à la microstructure des os fossiles) ont beaucoup progressé. Flavio Bellardini et Ignacio A. Cerda ont donc décidé de soumettre les énigmatiques « ostéodermes » d’Agustinia au test de la paléohistologie.

Résultat : aucun des supposés ostéodermes ne montre la structure entrecroisée de fibres de collagène minéralisées caractéristique des ostéodermes. En revanche certains montrent d’épaisses fibres minéralisées parallèles à leur plus grand axe : c’est exactement ce que l’on trouve dans les côtes cervicales de sauropodes qui sont en fait des tendons ossifiés par métaplasie. D’autres montrent des caractères typiques des côtes dorsales, avec notamment une distribution asymétrique de l’os haversien, ce qui nous en bouche en coin.

Histologie osseuse comparée : ostéoderme (A-D), côte cervicale (E-F) et dorsale (G-I) de titanosaures. Les ossifications mystérieuses d’Agustinia correspondent aux images E à I mais pas aux structures photographiées en A-

Bref la paléohistologie confirme ce que l’ostéologie pouvait suggérer : Agustinia n’avait pas d’ostéodermes, et ce que l’on a pris pour des ostéodermes étaient en fait des côtes cervicales et dorsales un peu pétées… Les ostéodermes d’Agustinia n’en étaient donc pas. Errare humanum est. Mais l’un des sauropodes les plus ébouriffés se retrouve soudain bien nu !

Cette petite histoire, si elle peinera les propriétaires de figurines d’Agustinia (à moins que ces derniers ne deviennent des collectors), a le mérite de rappeler que la paléontologie n’est pas une discipline figée. Elle rectifie ses erreurs et approximations, améliore ses techniques, propose une image de plus en plus fidèle des « mondes perdus », de la longue histoire de la vie. Mais ce n’est qu’en acceptant la possibilité de se tromper que l’on progresse, et en remettant en permanence en cause les travaux antérieurs. C’est d’ailleurs ce lent et patient travail de remise en cause et de vérification des hypothèses qui fait que la science est la seule explication du monde acceptable… Amis philosophes bonsoir !

Reste à réfléchir au devenir de notre stock de figurines d’Agustinia à la boutique du musée des dinosaures… Des soldes, peut-être ? Amis commerçants bonsoir !

Agustinia à la poubelle

Références :

F. Bellardini & I.A. Cerda. 2017. Bone histology sheds light on the nature of the “dermal armor” of the enigmatic sauropod dinosaur Agustinia ligabuei Bonaparte, 1999. Naturwissenschaften 104:1 DOI 10.1007/s00114-016-1423-7

J.F. Bonaparte. 1999. An armoured sauropod from the Aptian of northern Patagonia, Argentina. National Science Museum Monographs 15:1-12


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Publié dans : Amérique du Sud,Ampelosaurus,Nouveautés,Sauropodes

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